CHAPITRE Tll
ce, en effet, après tout que la rime, dit justemenc Guyau^ si on la considère scientifiquement, à part du rythme qu'elle marque et qui lui communique toute sa grâce ? Un calembour incomplet, avorté ; donc plus le calembour est complet, meilleure sera la rime, et aussi le vers, puisque la rime fait le vers » \
Mais c'est assez parler de la rime, qui ne nous intéresse que très accessoirement : examinons sans plus tarder le rythme de nos vers, spécialement de l'alexandrin.
Guyau, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, et M. Sully Prudhomme, dans ses Réflexions su?' Fart des vers^ en ont donné un exposé simple que nous résumerons d'abord. Si les longues et les brèves ont disparu avec leur rapport mathématique et absolu^ elles n'en subsistent pas moins dans une assez large mesure ; aussi le procédé qui se borne à compter les syllabes apparait-il comme assez grossier, bien que la proportion fixe d'émissions de voix soit une condition naturelle de la jouissance auditive. Du reste, il est incontestable que ce procédé conduit à des résultats parfaitement acceptables. Cela tient à ce que, par une sorte de tempérament^ selon l'expression de Guyau, plus la voix passe vite sur certaines syllabes, plus elle insistera, par compensation, sur les syllabes fortes, comme le dit Sully Prudhomme. Cette compensation doit se faire, non seiilement dans chaque vers, mais encore dans chaque unité de mesure rythmique, c'est-à-dire dans chaque hémistiche pour l'alexandrin classique.
Un rythme régulier suppose un commun diviseur entre les durées des périodes rythmiques composant un vers, et c'est pour cela que le nombre 12 est si favorable, étant divisible par 2, 3, 4 et 6 et se prêtant ainsi
1. P. 199. Nous recueillerons un seul exemple de ces rimes calem bours dans la délicieuse comédie du Baiser :
Coclès effréné, Scœvola
Dont le nom jusqu'aux cieux, dans le passé, vola.
l'art et les mathématiques
à des divisions très variées en nombres de syllabes ayant un commun diviseur : c'est le plus grand commun diviseur qui fournit, dans chaque cas, leur unité de mesure aux périodes rythmiques, qui toutes doivent présenter des durées égales, bien que les syllabes composant chacune d'elles en aient d'inégales.
La division la plus simple, la plus facile à saisir du vers de douze pieds est la division en deux parties égales, et c'est aussi celle qui a régné d'une façon presque absolue dans notre poésie classique et qui est encore la plus fréquente, malgré toutes les innovations tentées depuis le xix*^ siècle. Il est bien entendu qu'il ne s'agit point ici d'une simple division pour l'œil, et que la syllabe de l'hémistiche et celle de la fm du vers doivent tomber sur un temps fort.
De l'observation de cette règle résulte un rythme correct et fortement établi, mais qui deviendrait vite .monotone, si rien n'y introduisait de la variété ; or tel est le résultat des accents toniques qui partagent chaque hémistiche avec une grande liberté, tout en devant opérer cette division en nombres de syllabes présentant un commun diviseur. L'alexandrin acquiert ainsi une souplesse qui lui a permis de suffire longtemps; et cependant Racine avait corn aie un instinctif soupçon que, sans rien perdre de son rythme, ce vers pourrait acquérir une plus grande indépendance :
Vite un flambeau, — j'entends mon père dans la rue. Toujours punir, — toujours trembler dans vos projets.
Voilà des vers où la césure de l'hémistiche est fort peu marquée, mais où par contre la division 4 — 8 ressort nettement. Victor Hugo tirera de cette coupe des effets délicieux :
...Et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau se po— se : tout se tait.
D^autres fois. Racine adopte la coupe ternaire, que méconnaissent d'une façon qui nous surprend et Sully