Entretiens sur la métaphysique^ 1 et II
Le beau eï le laid
guère appréciable que pour les mathématiciens véritables, de même que certaines beautés musicales restent lettre close pour la masse. Sans parler en effet des propositions qui, par la fécondité de leurs conséquences, émeuvent ceux qui savent s'en rendre compte, Fingéniosité, l'élégance et la généralité des développements sont de nature à provoquer une véritable jouissance esthétique. «Le savant digne de ce nom, le géomètre surtout, a dit M. Poincaré, éprouve en face de son œuvre la même impression que l'artiste ; sa jouissance est aussi grande et de même nature. Si je n'écrivais pas pour un public amoureux de la science, je n'oserais pas m'exprimer ainsi ; je redouterais l'incrédulité des profanes. Mais ici je puis dire toute ma pensée. Si nous travaillons, c'est moins pour obtenir ces résultats positifs auxquels le vulgaire nous croit uniquement attachés, que pour ressentir cette émotion esthétique et la communiquer à ceux qui sont capables de l'éprouver ))\ Qu'on nous permette de citer encore M. Poincaré. Dans une conférence sur les rapports de Vanalijse et de la physique mathématique'^^ il s'exprime ainsi: « Les mathématiques ont un triple but. Elles doivent fournir un instrument pour l'étude de la nature. Mais ce n'est pas tout; elles ont un but philosophique et, j'ose le dire, un but esthétique. Elles doivent inciter le philosophe à approfondir les notions de nombre, d'espace, de temps ; et surtout leurs adeptes y trouvent des jouissances^analogues à celles que donnent la peinture et la musique. Tls admirent la délicate harmonie des nombres et des formes ; ils s'émerveillent quand une découverte nouvelle leur ouvre une perspective inattendue ; et la joie qu'ils éprouvent ainsi n'a-t-elle pas le caractère esthétique, bien que les sens n'y prennent aucune
4. Notice sur Hatphen, Journal de l'Ecole Polytechnique, 1890, p. 143.
2. Revue générale des sciences pures et appliquées du 13 novembre 1897.
INTRODUCTION
part ? Peu de privilégiés sont appelés à la goûter pleinement, cela est vrai ; mais n'est-ce pas ce qui arrive pour les arts les plus nobles ? » ^
Mentionnons enfin Tenthousiasme sacré qui s'emparait d'Hermite: « J'en appelle, disait en 1894 M. l'abbé Pautonnier. à ceux qui ont suivi les cours de M. Hermite. Lorsque, les yeux brillants, la voie émue, comme un poète, un voyant, il parlait des fonctions, on sentait qu'elles existaient pour lui, qu'il les admirait vraiment. A sa suite, on pénétrait un peu plus avant dans la pensée de Celui qui a tout disposé suivant des nombres et des mesures; l'enthousiasme de ce maitre incomparable se communiquait à ses auditeurs, à qui il arrivait de s'oublier et d'applaudir ))^ Au lendemain delà mort du grand mathématicien, M. Painlevé s'exprimait à peu près de même: « Les sévères régions de la pensée dont il avait fait son domainti, leurs harmonieuses et rigides beautés, les lois rigoureuses et éternelles qui les régissent, lui avaient donné des joies trop hautes pour qu'il pût condescendre encore aux soucis dont s'agitent la plupart des hommes. Ace puissant génie visionnaire, le mystérieux univers du Nombre n'apparaissait point comme dépourvu d'existence objective, mais bien comme une sorte d'armature immatérielle et inflexible de l'univers réel dont elle contient les dérèglements. Ceux qui ont eu l'heureuse fortune d'être les élèves du grand géomètre ne sauraient oublier l'accent presque religieux de son enseignement, le frisson de beauté ou de mystère qu'il faisait passer à travers son auditoire devant quelque admirable découverte ou devant Finconnu » \ Le bonheur d'être l'élève d'Hermite, je l'ai goûté
1. Notons encore cette intéressante réflexion, appuyée de preuves : « Le but physique et le but esthétique sont inséparables, et le meilleur moyen d'atteindre l'un, c'est de viser l'autre, ou du moins de ne jamais le perdre de vue ».