La Nature du 2 février 4901, p
LÈ BEAU Et LÉ LAID
moi-même, mais pendant un mois seulement, en janvier 1871, lorsque l'Ecole Polytechnique fut réunie à Bordeaux. La guerre finie, chaque promotion reprit son professeur ordinaire, et j'eus alors l'amer regret de ne plus sentir le frisson dont parle M. Painlevé.
Les sarcasmes de M. Brunetière ne sont donc pas faits pour nous émouvoir, car ils montrent seulement qu'il n'envisage les mathématiques ni en philosophe, comme Bossuet, ni en mathématicien, comme Poincaré, encore moins en philosophe et en mathématicien à la fois comme Hermite. Nous pouvons du reste nous adresser, au sujet de la science en général, à un esthéticien que n'effarouche point l'austérité de celle-ci. « L'exercice scientifique, même le plus positif, dit M. Maurice Griveau, ne va point sans un certain degré d'imagination: il est une vocation scientifique, c'est-à-dire une vue idéale des objets d^étude, qui efface l'odieux, le pénible, accentue les côtés agréables et salutaires, opère une sélection tout esthétique. L'optique de la science est en somme bien voisine de celle de la poésie.
<( Nous avons montré, avec M. Paulhan^, combien changent les perspectives, suivant le point de vue initial ; le chercheur ne voit plus, littéralement, l'objet matériel qui touche ses yeux ; il voit le but de sa recherche : harmonie d'une loi, curiosité satisfaite, beauté du progrès..., la gloire aussi. C'est à peine si l'anatomiste fait efï'ort pour vaincre un dégoût^, le chirurgien une défaillance, le médecin une appréhension. Ce qui domine tout ce monde à son insu, c'est le sentiment esthétique ; et ce sentiment de la réalité, se transporte au domaine idéal : dans cette noble toile de Rembrandt, la Leçon
i. « Je ne crois pas qu'un homme d'étude trouve jamais laid ou indifférent l'objet de ses préoccupations... C'est que celui qui approfondit un objet quelconque, qui en examine le mécanisme et qui peut en contempler à la fois l'ensemble et les détails, celui-là éprouve forcément une émotion esthétique » [L'amour du mal dans la Revue philosophique, 1887, 1er sem., p. 609).
INTRODUCTION
d'anatomie, remarquez Texpression des têtes : que le professeur et ses élèves sont à cent lieues du cadavre, exsangue et décharné, que touchent leurs manteaux et qui corrompt l'air autour d'eux ! C'est la beauté de la chose en soi qui les absorbe, — et vous aussi
Ainsi donc la vérité scientifique est parfaitement susceptible de produire l'émotion esthétique, bien que tel ne soit point son objet direct. Quant aux belles erreurs qu'oppose M. Brunetière à la célèbre ânerie que Ton sait, nous regrettons vivement qu'il n'en ait pas cité quelqu'une, car il eut été sans doute aisé de montrer, par exemple s'il s'était agi d'une théorie philosophique, que cette beauté était due précisément à un élément de vérité, morale ou autre.
Arrive enfin l'argument tiré de la laideur. Il est certain qu'il y a là une objection très grave et qui frappe tout particulièrement notre théorie du beau : si le beau se confond, en soi, avec l'être, tout est plus ou moins beau, et le laid n'existe qu'à titre purement subjectif. C'est ce que M. Basch oppose très fortement à Leibniz, pour qui le beau réside dans la connaissance obscure de la perfection, et la perfection dans l'unité au sein de la variété. « Si le beau réside dans la perfection, dans l'unité de la variété, si de plus toutes les œuvres de la nature sont multiples et unes en même temps, si, en un mot, l'univers tout entier est construit sur le modèle même de la connaissance, on s'explique très bien qu'il y aitdes objets beaux, maison ne s'explique pas qu'il y en ait qui ne le soient pas, on ne s'explique pas la présence, dans la nature, d'objets laids ou d'objets indifférents
Cette objection, nous l'avions prévue bien avant de la voir formulée, car, dans une petite étude sur le rôle de rintelligence et de la sensibilité dans l'appréciation du beau, qui date de 1882, nous nous exprimions ainsi: