CHAPITRE IV
LA SUGGESTION DANS L'ART
Après avoir vu, ou essayé de voir, suivant quelles lois mathématiques l'artiste modifie la nature, nous devons examiner un autre problème soulevé par l'impossibilité matérielle où il se trouve de reproduire exactement celle-ci, impossibilité bien constatée dans le chapitre II, et l'obligation où il est de nous en donner l'impression. De cette impossibilité et de cette obligation, qui paraissent contradictoires, il résulte que l'artiste doit nous faire voir ce qu'il ne nous montre pas. Or il faut reconnaître que, si cette nécessité peut sembler de prime abord quelque peu paradoxale, nous sommes admirablement préparés à nous laisser ainsi duper. En ce qui concerne le sens de la vue, par exemple, notre rétine présente, entre les éléments percepteurs, d'innombrables petites lacunes, remplies par le tissu interstitiel, et cependant l'espace visuel nous paraît continu, en dehors même de tout mouvement de l'œil ; cela va si loin que la tache aveugle elle-même, dont le diamètre répond à un angle de 6^ et mesure 1 "'""S, échappe complètement à notre conscience et ne peut nous être révélée qu'au moyen d'ingénieux artifices \
C'est là un exemple bien caractéristique de notre tendance à suppléer ce qui manque à nos sensations, pour en faire des perceptions complètes.
1 . Tracez un cercle de deux centimètres de diamètre et noircissezen ou couvrez-en de couleur l'intérieur, puis placez à sept centimètres à sa gauche une petite croix. Si, fermant l'œil gauche, vous visez cette dernière de l'œil droit et faites varier la dislance du papier, le cercle <lisparaîtra entre vingt-cinq et trente centimètres environ, tandis qu'il sera visible et plus loin et plus près.
LA SUGGESTION DANS L^ART
A côté de ces cas d'illusion proprement dite, il y a ceux où nous sommes arrêtés sur la pente de l'hallucination par la connaissance que nous avons de l'absence des sensations qui surgissent en nous sous forme d'images. Si vous regardez une orange, vous éprouvez une impression visuelle de couleur, de lumière et d'ombres, à laquelle s'ajoute quelque sensation des muscles de Tœil. De là vous concluez logiquement à la texture de l'écorce et à la forme de l'hémisphère visible ; mais une foule d'images viennent s'ajouter à cette perception. Il semble en particulier qu'on a conscience et de la forme totale de Torange et de sa consistance et de son poids. Sans doute nous savons qu'il n'en est rien, et cette connaissance exerce un pouvoir d'arrêt sur nos images, mais l'hallucination est si proche que, si l'expérience vient à contredire soudain les images évoquées, nous en recevons comme un choc : on éprouve l'effet de deux sensations contradictoires. Ainsi en serat-il si vous saisissez un de ces fruits en carton tels qu'on en voit dans les vitrines des sociétés pomologiques, et dont la perfection engendre une erreur brusquement démasquée quand on saisit cette vaine effigie.
Si telle est la puissance des images quand notre raison nous avertit de leur nature, on prévoit sans peine ce qu'elles peuvent produire quand elles ne sont pas contredites. « Regarder un dessin, dit M. Souriau, c'est voir des chimères dans les nuages. Devant la figure schématique la plus simple, notre imagination tend à reconstituer intégralement l'objet représenté ; et c^est grâce à cette bonne volonté du spectateur que l'artiste peut simplifier à ce point son œuvre
Il en est ainsi non seulement dans les simples dessins au trait, mais dans les œuvres les plus finies ellesmêmes : quel peintre cherchera à détailler tous les cheveux? C'est d'ailleurs avec raison que M. Souriau fait