‹ Etudes esthetiquesChapitre 68 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

remarquer que cette interprétation des figures les plus simplifiées^ et partant les plus conventionnelles, n'exige aucune culture : les enfants en saisissent immédiatement la signification, et c'est la forme d'art qu'ils comprennent et aiment la première.

Un exemple cité par le même écrivain fait bien ressortir combien notre imagination peut ajouter à la représentation réelle du relief. « Voici le dessin au trait d'un bras de femme : comment indiquer que ce bras n'est pas une découpure plate mais qu'il est rond, qu'il a un relief? Si seulement il y avait un bracelet au poignet ! Je dessine ce bracelet : immédiatement^ comme tout le bras s'arrondit ! C'est que la forme du bracelet, indiquée clairement par la perspective, me donne en quelque sorte la coupe du bras au poignet ; et la suggestion, qui s'est opérée en un point de la figure, se propage à la figure entière ». Cette observation est excellente, car il est certain qu'on croit réellement voir le relief du bras, lequel est cependant uniformément blanc.

Du reste, le classique escalier de Schrœder, que l'on peut voir de deux façons différentes, et bien d'autres figures susceptibles d'une double interprétation prouvent surabondamment que, sous l'influence d'une suggestion quelconque^ volontaire ou non, nous voyons plus qu'il n'y a, nous ajoutons au dessin. Qu'on se souvienne par exemple de cette tête du Christ dont les yeux sont tour à tour ouverts et fermés \

Nous avons été personnellement victime d'une illusion assez curieuse. On sait qu'un peintre de talent^ M. Schoneyder Moller, s'applique à reproduire les ima-

1 . De curieuses expériences de Goldscheider et Mùller ont montré combien, à l'état normal, l'auto-suggestion fait voir de choses qui n'existent pas (conférence de M. Bergson dans le Bulletin de l'Institut psychologique international de mai 1901, p. 113). On trouvera aussi, dans les divers volumes de V Année psychologique, de nombreux exemples d'auto-suggestion d'autant plus accentués que le sujet est d'esprit plus développé (notamment à l'occasion des erreurs sur les poids de corps de densités différentes).

LA SUGGESTION DANS l'aRT

ges consécutives provoquées par la contemplation d'objets trop lumineux. Dans la toile exposée par lui au salon de la Société nationale des Beaux-Arts^ en 1899, il avait représenté le soleil se couchant au milieu d'une puissante illumination jaune et son tableau était parsemé d'images négatives violacées \ Au bout de quelques instants de contemplation, l'illusion devenait très vive, les taches violacées ne se distinguant que dans la vision directe ; quand l'œil se promenait sur le tableau, il se trouvait successivement arrêté par les taches au fur et à mesure qu'elles se projetaient sur la fovea, et ainsi Ton avait l'impression d'une image consécutive se précisant seulement quand l'œil s'arrêtait, et cela exactement dans la direction de la ligne de visée. Mais voici où l'illusion véritable apparaît : certaines taches se trouvaient coupés par le cadre ; or on sait que, par leur nature même, les images consécutives ne peuvent être ainsi arrêtées par les objets, mais se transforment seulement suivant la couleur et l'éclat des fonds sur lesquels elles se projettent. En Tespèce, le cadre était doré et tranchait peu avec Tensemble du tableau : l'image devait donc se prolonger sur lui sans modification notable, et c'est précisément ce que je crus voir, à tel point que je supposai d'abord que le cadre était peint ; de fait, si l'illusion ne s'était pas produite, l'arrêt de l'image eût complètement faussé l'effet du tableau. Lorsqu'un doute me vint, pour élucider la question, il me fallut masquer le tableau de façon à supprimer la suggestion.

Parfois le peintre est amené à fausser une représentation pour paraître plus vrai. Pour obéir aux lois de la perspective, il devrait presque toujours donner une ellipse comme contour apparent à une sphère, et cependant il donne toujours à ce contour une forme circulaire. Cette altération parait exigée parle fait que l'on ne voit

1. A l'Exposition universelle de 1900, la section danoise contenait un tableau de même genre du peintre Jespersen.

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