CHAPITRE IV
Racine : <( De toutes ses grandes narrations, il n'en est pas une qui ne nous donne à regarder aussi bien qu'à entendre. Elles sont faites pour des spectateurs, non pour de purs auditeurs ; le véritable auditeur des récits du poète n'est pas dans la salle, il est sur la scène, exposé à nos yeux; la narration va droit à lui, elle ne nous arrive en quelque sorte que chargée du spectacle de son visage ému, de sa démarche agitée, de toute son expressive mimique. Gardons-nous de fermer les yeux : écoutons et contemplons, tout est en scène, tout fait image ; le décor est le plus beau^ le plus dramatiquement optique qui se puisse voir » \ Rien de plus vrai que ces paroles dont M. Le Bidois donne la justification par de nombreux exemples des plus convaincants.
L'art oratoire repose en grande partie sur l'influence suggestive de la personne humaine. Ce qu'on appelle l'autorité de l'orateur est pour beaucoup due à son extérieur, la valeur des raisons qu'il invoque n'ayant souvent qu^une influence accessoire, et M. Souriau reproduit avec raison ce passage de Maie branche : « Si celui qui parle s'énonce avec facilité, s'il garde une mesure agréable dans ses périodes, s'il a l'air d'un honnête homme et d'un homme d'esprit, si c'est une personne de qualité, s'il est suivi d'un grand train; s'il parle avec autorité et avec gravité, si les autres l'écoutent avec respect et en silence ; s'il a quelque réputation et quelque commerce avec les esprits du premier ordre ; enfin s'il est assez heureux pour plaire et être estimé, il aura raison dans tout ce qu'il avancera et il n'y aura pas jusqu'à son collet et à ses manchettes qui ne prouvent quelque chose ^ » .
Dans ce phénomène de l'autorité, il y a des éléments
1. P. 106. Polissant cette idée à l'extrême, jusqu'à lui donner une forme paradoxale, M. Le Bidois dit que, pour Racine, la décoration est avant tout l'affaire du poète, car il a soin de toujours donner aux yeux du spectateur le spectacle le plus intéressant (lire tout le chapitre IV, si curieux, consacré au Décor).