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CHAPITRE iV

tion un événement unique, et non les modifications variées qui se produisent dans l'ensemble du corps. Dès lors la question de causalité se pose aussi bien pour le moniste que pour le dualiste, puisqu'il s'agit de savoir si le phénomène cérébral précède ou suit les phénomènes dits expressifs des émotions. C'est donc avec une grande justesse que William James a posé comme caractère essentiel de sa théorie l'attribution d'une origine périphérique aux émotions, car si le phénomène extérieur au cerveau suit celui qui a son siège dans ce dernier, il en est l'expression, tandis que s'il le précède il en est la cause.

C'est à tort que l'on a mêlé des préoccupations d'ordre métaphysique à la question, du moment que, comme l'ont montré Lange et Dumas, l'hypothèse en discussion permet de conserver aux facteurs intellectuels et moraux leur rôle primordial dans la genèse de certaines émotions. Le véritable débat ne porte pas sur Tordre de succession d'un phénomène psychique et d'un phénomène physiologique, mais sur celui de deux phénomènes physiologiques, l'un cérébral et l'autre périphérique. Quant à la question de savoir si le phénomène cérébral et le phénomène psychique se suivent dans un certain ordre, ou s'ils ne constituent qu'un événement à double face, elle est tout autre.

Si maintenant nous nous demandons quelle est la portée de la théorie de James-Lange dans le problème du rùle de la suggestion dans l'art, nous devons faire une distinction : la possibilité pour les phénomènes dits expressifs des émotions de provoquer ces émotions, au lieu d'en être la suite, a une grande portée, car il peut se faire que les excitants sensoriels occasionnent ces phénomènes par voie purement réflexe et engendrent ainsi l'émotion en dehors de tout élément intellectuel. Mais nous avons vu que cette théorie admet également l'origine intellectuelle des émotions, et dans ce cas il importe assez peu à notre étude que le phénomène intel-

LÀ SUGGESTION DANS l'aRT

iectuel engendre directement l'émotion ou ne le fasse que par l'intermédiaire de phénomènes périphériques. Eclaircissons ceci par un double exemple.

Soit une personne qui lit une histoire attendrissante : nous voyons ses muscles péri-oculaires trembloter légèrement et ses yeux s'humecter. Dirons-nous que les excitations lumineuses ont produit par simple action réflexe ces phénomènes? Evidemment non, car des excitations tout à fait analogues, ou même identiques si le lecteur ignorait la langue employée dans ce livre, ne produiraient aucunement ces manifestations. L'intelligence du texte lu est une condition nécessaire de l'émotion, qui aura par suite un caractère intellectuel bien défini ; peu importe à ce caractère que l'émotion soit la conséquence immédiate des idées et images évoquées, ou que celles-ci doivent préalablement occasionner ce qu'on appelle vulgairement les phénomènes expressifs de l'émotion.

Au contraire, si, au lieu de lire un livre, la personne émue écoute de la musique, nous ne pourrons plus rien affirmer sur le caractère de son émotion. Peut-être la mélodie entendue a-t-elle évoqué un souvenir, et ce souvenir a-t-il causé une émotion : alors l'origine de celle-ci a un caractère intellectuel indéniable ; mais peut-être aussi les nerfs de l'ouïe ont-ils exercé une action réflexe sur les nerfs moteurs et vaso-moteurs, auquel cas l'émotion serait d'origine essentiellement physiologique : rien ne permet a priori d'écarter cette hypothèse, car la valeur ou la signification de l'excitation musicale n'est pas purement conventionnelle comme celle des excitations visuelles dans la lecture. D'une façon générale, la première hypothèse a une valeur indéniable, et il ne s'agit aucunement de l'écarter, car elle n'est en rien exclusive de la seconde ; mais on remarquera que, si ces deux causes de l'émotion musicale sont susceptibles d'entrer en action^ c'est à la seconde qu'on devra reconnaître un caractère vraiment spécifique..

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