CHAPITRE IV
Il est vrai que l'origine intellectuelle de Fémotion musicale peut reposer sur une base moins accidentelle que l'évocation d'un souvenir, ou du moins ce souvenir peut avoir un caractère assez général pour échapper à l'étroitesse d'un souvenir spécial et personnel : ce peut être le souvenir du mode d'expression acoustique des émotions. C'est à ce genre de souvenir que fait appel la théorie de l'expression musicale fondée sur lïmitation, théorie qui a été particulièrement bien développée par Herbert Spencer, dans un mémoire sur Y Origine et la Fonction de la musique. Ce mémoire se trouve dans un recueil d'Essais traduits par Burdeau sous le titre d'Essais sur le progrès. L'étude de Spencer mérite un examen attentif.
L'auteur établit tout d'abord, par de nombreux exemples, que tous les sentiments, sensations ou émotions agréables ou pénibles, ont ce caractère commun d'être des aiguillons {stimuli) du système musculaire \ en sorte que tout sentiment se traduit à l'extérieur par une modification correspondante de certains muscles. Ces faits tiennent de près à Torigine de la musique. « Toute musique est vocale à l'origine, dit-il. Tous les sons de la voix sont produits par le jeu de certains muscles. Ces muscles, comme d'ailleurs ceux de tout le corps, sont excités et se contractent par l'effet des sentiments de plaisir et de peine. Et c'est pourquoi les sentiments se déclarent aussi bien par le son de la voix que par les mouvements du corps.... Nous avons donc là un principe qui se cache sous tous les phénomènes de la voix, qui enveloppe les phénomènes de la musique vocaleet par conséquent ceux de la musique en général ^ Gomme les muscles qui mettent en jeu la poitrine, le
4 . Il n'est peut-être pas superflu de se souvenir que Spencer considère toujours les émotions chocs. Du reste, une influence déprimante satisfait aussi bien à l'expose qui suit.
2. Au sujet de l'origine vocale de toute musique, voirie bel article de Charles Lévêque sur la Psychologie des instruments, dans la Mevue philosopliique de 1883, 1er semestre, page 256.
LA SUGGESTION DANS l'aRT
larynx et les cordes vocales se contractent, ainsi que les autres, en raison de l'intensité des sentiments ; comme chaque contraction particulière de ces muscles comporte un ajustement particulier des organes de la voix ; comme chaque ajustement particulier de ces organes change la nature du son émis ; il suit que les variations de la voix sont les etïets physiologiques des variations dans les sentiments ; il suit encore que chaque inflexion, chaque modulation est la conséquence naturelle de l'émotion ou de la sensation du moment, et enfin que la raison du pouvoir expressif, si varié, de la voix doit se trouver dans ce rapport général qui est entre les excitations musculaires et les excitations mentales ».
Nous ne saurions suivre le philosophe anglais dans les vérifications de cette hypothèse qu'il trouve dans les particularités essentielles de l'expression des sentiments par le son, particularités qu'il groupe sous ces titres : éclat, qualité ou timbre, hauteur, intervalle, vitesse relative des variations. Après la revue de toutes ces particularités, Herbert Spencer continue en ces termes : « Chacun de nous, depuis sa première enfance, a produit spontanément ces diverses modifications de la voix, lorsqu'il a éprouvé les sensations et émotions qui en sont le principe. Comme nous avons à la fois le sentiment intérieur de chacune de nos émotions et la perception du son qu'elle tire de nous, nous établissons une association entre tel son et l'émotion qui en est la cause. Quand c'est un autre qui fait entendre le même son, nous lui attribuons la même émotion. Par une autre conséquence du même principe, outre que nous lui attribuons cette émotion, nous la faisons naître en nous^ dans une certaine mesure : car avoir conscience de l'émotion qu'un autre éprouve, c'est trouver en soi, sous la lumière de la conscience, cette émotion éveillée, ce qui est proprement l'éprouver. Ainsi ces diverses inflexions de la voix, outre qu'elles sont un langage qui