‹ Etudes esthetiquesChapitre 83 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

sions véritables... Mais la musique n'emprunte presque aucun élément à l'expression naturelle des émotions ; les signes qu'elle emploie sont artificiels, ce qui ne veut pas dire conventionnels ; mais jamais douleur humaine ne se traduisit par une mélodie » \

Peut-être M. Couturat réduit-il trop la part de l'imitation dans la musique. Aussi sommes-nous loin de considérer la thèse de Spencer sur le mode d'action de la musique comme fausse ; mais son insuffisance apparaît clairement : comment la compléter? Nous nous sommes posé cette question dans un article publié par la Revue philosophique du mois de mars 1884. A ce moment, ni William James, ni Lange n'avait encore publié l'exposé de sa théorie des émotions ; aussi dûmes-nous insister sur les considérations qui nous paraissaient établir la réversibilité des phénomènes psychiques et cérébraux^ de l'émotion et des phénomènes périphériques correspondants. Aujourd'hui, si l'on nie bien encore cette révcrsibihté, c'est pour soutenir, nous l'avons vu, que ces derniers phénomènes sont toujours antécédents ; aussi n'avons-nous pas à revenir sur les considérations qui nous semblent établir que ces phénomènes peuvent venir les premiers, et nous n'avons à insister que sur le point essentiel : dans le cas de l'émotion musicale, n'est-on pas conduit à admettre l'exisfence des modifications périphériques d'ordre émotionnel avant celle des modifications cérébrales de même ordre?

Remarquons d'abord que l'explication de la puissance émotionnelle de la musique qu'Herbert Spencer tire de la ressemblance du chant avec les sons émis spontanément sous l'influence des diverses émotions prend une tout autre valeur quand, au lieu de n'y voir comme lui que l'occasion d'une reconnaissance, on voit là un cas particulier d'un instinct profond, reposant sur une accommodation de notre organisme conforme à celle des

1, Revue philosophique, janvier 1893, p. 59,

LA SUGGESTION DANS l'aBT

organismes des personnes émues. En même temps, la base un peu étroite de la reconnaissance s'élargit, la musique harmonique ne présente plus aucun caractère paradoxal, et l'on conçoit comment le compositeur peut provoquer, chez celui qui écoute son œuvre, un état de sensibilité nouveau.

D'autre part, des émotions provoquées, non par une idée ni par la reconnaissance des signes manifestant les émotions d'un autre homme, mais par une modification de tout l'appareil nerveux en relation avec la sensibilité morale, devront présenter un double caractère d^indétermination et de puissance^ d'indétermination car il n'y a plus ici ces phénomènes intellectuels, idées, actes de reconnaissance, qui communiquent leur précision aux émotions provoquées, mais aussi de puissance, car la sensibilité est atteinte, non plus par ricochet, mais directement. Dira-t-on que l'indétermination devrait être plus grande qu'elle ne Test? Alors nous répondrons que la théorie de l'imitation, si bien développée par Spencer et reconnue, non point fausse, mais insuffisante, vient fournir un excellent élément de détermination. A côté d'ailleurs de cet élément de détermination objective, chacun trouve en soi une détermination subjective : coQime l'a dit Claude Bernard, toutes les vibrations sensitives retentissent sur le cœur qui, après un léger arrêt^ réagit et bat plus rapidement et avec plus de force, envoyant ainsi plus de sang au cerveau, qui se trouve dès lors en état à' émotion. Le sentiment préexistant prend plus de vivacité ; s'il est en rapport avec la détermination approximative de l'expression musicale, il se produira un efiPet intermédiaire entre le sentiment qui inspirait le compositeur et celui qui préexistait chez l'auditeur.

Il suit de tout cela que l'indétermination relative de l'expression musicale doit avoir une double nature : il y a d'abord l'indécision de l'émotion produite chez une personne déterminée et ensuite la diversité des émotions

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