CHAPITRE V
et devient de plus en plus imparfaite, pour ne pas dire qu'elle tend à s'annuler.
Mais l'union de sensations visuelles ou tactiles avec des sensations musculaires ne suffit pas pour nous faire percevoir les objets étendus avec précision : il faut encore que chaque point de l'objet puisse impressionner un point déterminé de l'organe sensoriel. Réunissant les deux conditions dans un seul énoncé, nous pouvons dire que la vue et le tact ne nous donnent une perception bien nette que si les mouvements de l'organe permettent aux divers points de Vobjet d'en impressionner successivement la partie la plus sensible^ tout en assurant constamment la correspondance d'un point de l'objet à un point de l'organe.
Si telle est la condition nécessaire et suffisante de la perception de l'étendue, nos organes auditifs sont absolument inaptes à nous procurer cette perception. Chaque point sonore ébranle, en effet, sinon la totalité des organes auditifs, du moins certaines fibres de Corti dont la détermination ne dépend nullement de la position de ce point ; si donc les vibrations sonores n'exercent pas une action confuse à l'intérieur de nos oreilles, si elles y subissent, pour ainsi dire, un certain triage^ celui-ci n'a pas pour résultat de faire converger sur un même point l'ébranlement causé par un point déterminé du corps sonore, mais de faire vibrer une même fibre sous l'influence combinée de toutes les vibrations isochrones. On se trouve ainsi en présence d'un mécanisme perfectionné et fort curieux, mais qui n'est rien moins que propre à nous permettre de percevoir l'étendue.
Est-ce à dire que le sens de fouie apparaisse comme essentiellement étranger à la notion de l'espace? évidemment non. Grâce à l'existence de nos images visuelles et tactiles du monde extérieur, nous pouvons, jusqu'à un certain point^ localiser nos représentations auditives. Nous n'avons pas à entreprendre ici fétude de cette localisation, et il nous suffira de rappeler ce
AFFINITÉS ET ASSOCIATIONS DES DIVERS ARTS 165
qu'a dit Wundt de la distance de la source du son et de la direction de celui-ci \ ainsi que les curieuses recherches de Mûnstcrberg-, qui nous parait exagérer quand il parle d'espace auditif et non simplement de localisation des sources du son^. Mais il nous semble que celui-ci eût pu compléter utilement son étude au moyen de l'exemple de certains animaux mieux doués que nous à ce point de vue, grâce à la forme et surtout à la mobilité du pavillon de l'oreille : tels sont le lapin et le cheval. Il suffit de regarder un cheval effrayé par quelque objet insolite pour remarquer la convergence de ses deux oreilles vers cet objet et se convaincre qu'il localise avec une grande précision la position d'un objet sonore, bien qu'il ne puisse évidemment distinguer les divers points vibrants, ce qui constituerait la perception véritable d'une étendue sonore.
Il semble qu'on pourrait rapprocher ce genre de perception de celui dont jouit, en l'absence de verres convergents, un opéré de la cataracte. Il est vrai que les sensations de cet opéré, pour être peu précises, n'en revêtent pas moins le caractère de l'extension, tandis que, si précise que soit la localisation du son pour le cheval ou le lapin, elle a lieu dans Fespace visuel ou dans l'espace tactile. Cette différence capitale nous parait tenir d'abord à ce que nous considérons un homme chez qui l'espace visuel est préexistant, puis à ce que, les corps n'étant pas habituellement animés de vibrations capables de donner des sensations sonores, ils ne peuvent être qu'accidentellement perçus au moyen de l'organe auditif : une représentation sonore de l'univers serait donc aussi incomplète qu'incohérente \
1. Eléments de psychologie physiologique, traduction Elie Rouvier, t. II, p. 67.
2. Voir dans la Revue philosophique Van^Use donnée par M. Bourdon (1890, 2in° sem., p. 19^2).
3. Ceci peut expliquer pourquoi l'évolution des êtres organisés n'a jamais, semble-t-il, doué aucun d'eux d'organes propres à la constitution d'une représentation sonore spatiale. Ajoutons que la production