CHAPITRE V
Il n'est donc aucunement besoin, pour expliquer Tabsence d'espace sonore, d'invoquer une qualité spatiale essentielle des sensations visuelles : l'espèce de sensation parait indifférente à la perception spatiale ; tout est de savoir si les conditions physiques et physiologiques qui l'accompag-nent répondent à la double condition que nous avons dite. A ceux qui persisteraient à croire à une qualité spatiale propre aux sensations visuelles, nous citerions l'observation faite par M. Dunan sur un aveugle très intelligent, Quélen, qui, atteint de cécité à quatre ans et arrivé à l'âge de dixsept ans, n'avait conservé aucun souvenir visuel, mais qui, dans une chambre, pouvait distinguer le côté de la fenêtre grâce à une certaine sensation lumineuse. Ceci posé, voici l'interrogatoire que lui fit subir M. Dunan : « Vos sensations de lumière prennent-elles d'une façon quelconque la forme de l'étendue ? — Non, la forme de l'étendue leur est aussi étrangère qu'aux sensations de son ou d'odeur. — Cependant vous localisez dans l'espace la clarté que vous percevez, puisque vous savez vous tourner du côté de la fenêtre. — Sans doute je localise dans l'espace mes sensations de lumière, mais je localise également mes sensations de son. Je sais de quelle partie de l'espace vient la lumière, comme je sais d'où vient le son, sauf cette différence que la sensation du son éveille en moi à la fois une idée de direction et une idée de distance, tandis que la sensation de lumière éveille une idée de direction seulement. — Donc, quand vous dites que la lumière n'a point pour vous la forme de l'étendue, vous voulez dire que, de même que le son, elle ne vous apparaît point comme enveloppant les objets en quelque manière et que, vous représentant les corps en imagination, vous ne leur donnez absolument aucune couleur, et vous ne vous les figurez pas plus
d'images sonores réelles est difficile et comporte un double système de réflecteurs comprenant entre les deux appareils l'objet et soa image.
AFFINITÉS ET ASSOCIATIONS DES DIVERS ARTS Î6t
lumineux que sonores. — C'est bien cela. — Donc, si je vous dis que pour moi les couleurs ont un contour, cela n'aura pour vous aucune espèce de sens ? — Aucun sens^ ».
Cette discussion sur les raisons de l'absence d'un espace sonore constitue peut-être une digression ; mais on a si souvent mêlé cette question à celle des affinités entre la peinture et la musique qu'il ne nous a pas paru inutile de la traiter, pour éviter les malentendus. Abordons maintenant directement la question des éléments musicaux correspondant au dessin. Le rythme et la mesure, qui divisent le temps, répondent exactement, au point de vue objectif, au dessin qui divise l'espace. M. Sully Prudhomme n'admet pas, il est vrai, cette correspondance : « Une suite de sons, dans la durée, dit-il, est comparable aune ligne dont les points seraient variables d'éclairage et de vivacité, mais cette ligne serait constamment droite, car on ne peut concevoir aucune variation d'orientation d'un son par rapport à un son précédent. Or la constance de direction exclut toute idée de dessin ».
Cette argumentation, si rigoureuse qu'elle paraisse, ne nous convainc pas. Il est certain que, dans une forme d^extériorité à une dimension comme le temps, il ne peut y avoir, au propre, des directions ; mais nous verrons comment l'expression peut être employée cependant. Du reste M. Sully Prudhomme reconnaît que le mot dessin est usité dans la critique musicale et se demande comment ce mot peut être appliqué ainsi à la musique. A cet effet il a recours aux représentations graphiques : (( On peut dire d'une manière générale que toutes les variations susceptibles de mesure à quelque degré, dans une catégorie quelconque de sensations^ peuvent être conçues et exprimées sous la forme d'un dessin, parce qu'on peut toujours les représenter par des longueurs