‹ Etudes esthetiquesChapitre 92 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

différentes de verticales partant d'une base horizontale et imaginer toutes les extrémités supérieures de ces verticales jointes par une ligne sinueuse. Le langage, poursuit-il, a fait spontanément l'application de ce procédé à la musique. On dit, en effet, des sons, suivant leurs degrés d'acuité, qu'ils sont plus ou moins hauts, plus ou moins bas... Les extrémités supérieures des verticales, qui représentent les diverses hauteurs des sons consécutifs d'une phrase musicale, sont situées diversement les unes par rapport aux autres et déterminent une ligne qui n'est pas droite et peut figurer un dessin ». M. Sully Prudhomme étend le mode de représentation aux intensités des sons et même à leurs diti'érents timbres^ et conclut que le mot dessin peut s'appliquer légitimement à la mélodie.

Nous arriverons également à cette conclusion; mais nous avouons trouver l'explication qui en est donnée artificielle, en même temps qu'elle ne conduit qu'à un graphique informe, n'ayant aucun rapport esthétique avec le dessin dans l'art de la peinture : si telle était l'origine du mot dessin en critique musicale, on ne saurait le proscrire trop formellement.

Mais nous croyons qu'on peut lui en reconnaître une, à la fois moins littérale et plus profonde. Si nous évoquons le souvenir d'un air musical, que se passe-t-il en nous ? dès que les sons successifs se présentent à notre mémoire, notre organe vocal tend à entrer en mouvement et à reproduire les adaptations musculaires nécessaires à l'émission des sons évoqués. Lorsque nous écoutons de la musique, le phénomène s'impose bien moins, mais tend cependant à se produire. Au contraire, pour

1. Peut-être aurait-il pu faire remarquer que les qualifications ^aw^s et bas données aux sons en dehors de toute théorie rendent ces graphiques plus naturellement applicables aux variations d'acuité. Ces qualifications ne nous paraissent point, du reste, arbitraires, car, pour émettre un son haut, il faut exercer un effort musculaire dans les parties supérieures de l'appareil vocal, tandis qu'un son bas fait travailler les parties inférieures.

AFFINITÉS ET ASSOCIATIONS DES DIVERS ARTS

la peinture, c'est surtout pendant la contemplation que le système musculaire intervient pour faire parcourir à nos yeux les diverses parties du dessin ; mais il intervient aussi dans le souvenir.

Dans ces deux séries de phénomènes musculaires se trouve l'origine d'une affinité profonde, que nous avons vu se manifester d'une manière bien remarquable dans la comparaison de la musique avec des arabesques, telle que l'établit Hanslick (voir ci-dessus p. 33). Nous ne croyons pas, somme toute, que sur cette affinité entre le dessin et la mélodie il puisse y avoir de contestation sérieuse.

La question des affinités esthétiques entre la couleur et quelque élément musical paraît beaucoup plus sujette à discussion. Objectivement on est porté à rapprocher la couleur de la hauteur des sons, puisqu'elle est due au plus ou moins grand nombre de vibrations ou ondulations dans l'unité de temps \ Tel est bien le rapprochement que semble annoncer Eugène Véron dans son Esthétique, lorsqu'il dit : « C'est par l'analogie des vibrations sonores et des vibrations lumineuses que nous expliquons la ressemblance des sensations résultant des sons et des couleurs. » Mais on est fort surpris lorsque, continuant, on lit^ une page plus loin : « Si l'on emploie des instruments qui ne donnent qu'un son fondamental, on ne produit que de la musique terne, de la musique grise ; elle se colore, au contraire, avec des cordes dont rien ne gêne la vibration et qui, par conséquent, émettent un son fondamental accompagné d'un grand nom-

4. Nous n'ignorons pas le mouvement scientifique d'où est sorti le Nouveau positivisme de M. Le Roy et qui nie qu'on puisse rien connaître de la nature objective des phénomènes physiques ; mais nous ne croyons pas que ce soit ici le lieu d'une discussion à ce sujet. D'autre part, nous rappellerons que, si c'est à Euler qu'on attribue communément l'honneur d'avoir le premier formulé la théorie des couleurs devenue classique depuis les travaux de Fresnel, nous avons montré que cet honneur doit appartenir en réalité à Malebranche {Revue philosophique, 1884, 2e sem. p, 293).

Page 1