Discours du 17 mars
LE PREJUGE SECTAIRE
homme public protestant qui ait cru devoir refuser son admiration et son concours à l’association orangiste.
En 1860, le Prince de Galles, devenu plus tard le roi Edouard VII, visita les provinces du Canada. Il était accompagné du Duc de Newcastle, secrétaire d’Etat pour les colonies. Voulant exploiter en leur faveur le prestige royal, les orangistes de Kingston et de Toronto projetèrent de faire passer le Prince et sa suite sous leurs arches et sous leurs bannières. Un refus formel leur fut opposé. Et dans une des lettres qu’il écrivit à ce sujet, le Duc de Newcastle disait1:
Quel sacrifice ai-je proposé aux orangistes ? Seulement ceci : Qu’ils voulussent, en présence d’un jeune prince âgé de dix-neuf ans, l’héritier d’un sceptre reconnu par des millions de sujets professant le christianisme sous toutes ses formes, s’abstenir de déployer les symboles d’une organisation religieuse et politique qui sont notoirement choquants pour des personnes d’une autre croyance et qui ont maintes fois causé, non seulement la discorde et la haine, mais l’émeute et l’effusion du sang dans une autre partie de l’Empire. Je n’ai jamais douté de la fidélité des individus dont se compose le corps orangiste. C’est à cette fidélité et à leurs bons sentiments que j’en ai appelé. Je ne leur demandais pas de sacrifier un principe, mais de ployer un drapeau. Je voulais bien que le Prince les vît, mais non pas qu’il donnât appui à une Société désapprouvée dans la mèrepatrie par le souverain et la législature de la Grande Bretagne.
I. Relation du voyage de S . A. R. le Prince de Galles en Amérique ( Montréal, 1860 ), App. p. xx.
En 1863, la législature de l’Ile du Prince-Edouard vota une loi, bientôt sanctionnée par le Gouverneur, qui accordait aux loges orangistes la reconnaissance civile. Emus et indignés de ce fait, les catholiques s’organisèrent et présentèrent au ministre des Colonies une pétition où l’on déclarait qu’en 1852 le représentant de Sa Majesté avait interdit l’établissement des Loges dans l’Ile ; que la société orangiste tendait directement à envenimer les rapports entre catholiques et protestants ; et qu’elle avait souvent donné lieu à des scènes de violence et même à l’effusion du sang. On concluait en demandant le désaveu de la loi. La loi fut désavouée ; et le ministre, dans sa réponse, ne fut pas tendre pour le gouvernement ni pour l’orangisme.
Je regrette sincèrement, disait-il,1 que la législature de l’Ile du Prince-Edouard ait donné son approbation à un genre d’institutions qui, l’expérience le démontre partout, mènent fatalement, sinon intentionnellement, aux querelles politico-religieuses les plus graves, et tournent au détriment des meilleurs intérêts des colonies où elles existent.
Nous avons dit que les orangistes célèbrent chaque année l’anniversaire de la bataille de la Boyne : ce qu’ils font de la façon la plus tapageuse et la plus irritante pour les catholiques.
1. Rev. J.-C. MacMillan, The History of the Calholic ■Clmrch in P.-E.-I. ( 1913 ), vol. n, p. 241.
LE PREJUGE SE CTA CRE
Les catholiques romains irlandais, écrivait un jour sir Francis Hincks,1 ne se seraient jamais sentis offensés par la célébration d’une victoire ordinaire, mais la bataille de la Boyne a été la première d’une série de victoires qui ont amené le complet asservissement des catholiques d’Irlande aux protestants de la Grande Bretagne ; et l’effet de cet asservissement, c’est qu’une minorité protestante, établie surtout dans une des quatre provinces de l’Irlande, a pu dominer une majorité catholique romaine et la gouverner dans le dixhuitième siècle avec une verge de fer.
L’intolérance non seulement dogmatique, mais civile, des orangistes, a tourné contre eux, au sein même des sectes protestantes, une foule d’esprits modérés. Rien n’est plus en contradiction avec le principe fondamental du protestantisme que cette outrance de zèle et cette virulence de procédés. L’idée mère protestante, c’est le libre examen, et le libre examen, dans ses suites logiques, entraîne pour les citoyens une parfaite liberté d’action. Ceux qui, comme les fils d’Orange, se prétendent les adeptes les plus fidèles de la Réforme, devraient donc se montrer les plus tolérants des hommes. Et pourtant, que voyons-nous ? l’histoire de l’Irlande, l’histoire de certaines provinces canadiennes retentit, à tout moment, du fracas des luttes, des agitations et des violences de ces parangons de civisme.