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LA RELIGION ET LES PEUPLES

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On s’apprête à célébrer le troisième centenaire de l’établissement de la foi sur la terre canadienne.

Il s’agit de rappeler, par la parole et par le bronze, le grand don surnaturel fait au peuple canadien par le Maître des nations. Et c’est pourquoi on va bientôt ériger et inaugurer, à la mémoire des pionniers du ministère évangélique, un monument dont le langage proclame leurs noms, et qui marque toute la beauté et toute la sublimité de leur œuvre.

Cette œuvre, disons-le hautement, a fait notre force en même temps que notre gloire.

La foi est le principe de la grandeur morale des peuples. Elle est le préservatif le plus sûr de leurs mœurs, le drain le plus utile de leurs richesses, le stimulant le plus noble et l’aliment le plus fécond de leur activité.

Les plus grandes actions humaines, les plus salutaires réformes sociales se sont accomplies sous l’impulsion de l’idée religieuse.

C’est la foi qui a relevé l’homme déchu, res-

1. Le Devoir , 15 juillet 1915. A l’occasion du troisième centenaire de l’établissement de la foi au Canada.

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taure le mariage et la famille, refait et régénéré la société. Nous vivons depuis dix-neuf cents ans de ce trésor apporté par le Fils de Dieu à la terre, et qui, grossi par les mérites des saints, illustré et défendu par les pontifes les plus doctes et par les monarques les plus fameux, constitue l’incomparable patrimoine des nations chrétiennes et de l’humanité civilisée.

Toutes les sphères de l’activité humaine portent l’empreinte de cette forte et mystérieuse influence.

Dans l’ordre intellectuel, la foi a fait éclore des merveilles de science, d’érudition, d’élaboration doctrinale. Loin d’abaisser la raison humaine, elle l’a élevée, fortifiée et ennoblie, en la protégeant contre ses propres écarts, en dissipant ses rêves, et en la fixant dans l’intelligence des plus hautes et des plus solides réalités.

Et parce que le beau, au dire des philosophes, n’est que la splendeur du vrai, c’est de cette même inspiration religieuse que sont nés les plus remarquables chefs-d’œuvre, de l’art, de l’architecture, de la peinture, de la poésie, des lettres. L’histoire littéraire et artistique des peuples ne se comprend bien qu’à cette lumière. La beauté païenne était toute plastique. Celle qu’illumine le flambeau de la foi, sans trahir les exigences du vrai, offre aux regards un éclat plus haut et plus pur, et comme un reflet d’infini.

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Dans l’ordre social, la politique chrétienne s’est révélée par une notion plus juste des droits et des devoirs de l’Etat. Et pendant que cette politique inspirait les lois les plus sages, les réformes les plus saines, les entreprises les plus dignes du génie de l’homme et de la force des armes, des milliers de bras, mus surtout par le ressort de la foi, transformaient la face de la terre, en faisant de landes incultes et souvent ingrates la base des plus opulentes cultures. On ne dira jamais assez ce que doivent à la religion, au zèle dévoué des prêtres et des moines et à la foi patiente des colons, les oeuvres agricoles, et avec elles toutes les industries liées à l’exploitation fondamentale du sol.

De toute l’histoire de l’humanité, les pages les plus glorieuses sont celles où se reflètent les sociétés croyantes, les peuples les plus attachés au Christ par le triple lien de la foi, de la morale et de la discipline.

Ce lien, malheureusement, peut s’affaiblir et même se rompre.

La foi est un don de Dieu ; mais ce don est fait à des hommes libres et à des peuples libres. La Providence divine et la liberté humaine sont les deux grands facteurs de la vie des individus et de la fortune des nations. Dieu a promis l’indéfectibilité à son Eglise ; il ne l’a promise à aucune race, ni à aucun groupement civil. Les races élues peuvent déchoir. Les sociétés qui se sont le plus

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illustrées sur la scène du monde, et qui, par l’or et le sang, par la plume et par l’épée, ont le plus noblement servi les intérêts chrétiens, peuvent abdiquer leurs titres de noblesse et forfaire à leur mission généreuse.

De tristes exemples de ce fait assombrissent plus d’une page des annales politiques.

Non seulement la foi est déposée par Dieu en des âmes libres. Mais les âmes bénies de Dieu portent leur précieux trésor en des vases fragiles. La conservation de la vérité requiert de vives sollicitudes de conscience, d’extrêmes délicatesses de doctrine. C’est faute de pareilles délicatesses, et d’une si nécessaire vigilance, que tant de systèmes mensongers et tant d’erreurs captieuses se sont infiltrés dans les esprits, ont miné et dissocié peu à peu l’antique unité chrétienne, et ont créé au schisme, à l’hérésie, à l’agnosticisme, au naturalisme le plus pervers et au positivisme le plus éhonté, une situation sociale reconnue et même officielle.

Les dangers que court la foi sont donc par trop avérés. Ils viennent de cette place très large faite dans le monde moderne aux prétentions de l’erreur. Ils viennent de l’ennemi invétéré de tout bien, de la contagion du mal, d’une littérature malsaine, corrompue et corruptrice, de nos puissances morales affaiblies et perverties par le péché. Ils viennent du souffle mauvais qui, depuis les révolutions du seizième et du dix-huitième

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siècle, semble avoir vicié l’atmosphère où se meuvent les peuples.

Le Canada français, encore si religieux et si foncièrement chrétien, n’échappe pas entièrement à ce péril. Des symptômes attristants démontrent que, du moins en certains milieux, et en certains centres plus mêlés, la foi des anciens jours, cette foi profonde issue des entrailles de la France ou tombée des lèvres de nos missionnaires dans l’âme docile de nos pères, a baissé. Que s’il en est ainsi, le troisième centenaire de l’établissement de la foi sous le ciel canadien devrait sonner à nos oreilles un pieux avertissement. Il devrait être, en même temps qu’un hommage de haute gratitude envers Dieu et envers ses ministres, une leçon de courage, de religion et de fidélité.

Nous devons au Dieu très bon, et nous nous devons aussi à nous-mêmes, de professer pour la foi ancienne un culte inviolable. L’ignorance et l’insouciance des choses religieuses sont cause, chez plusieurs, d’égarements et de faiblesses. Le rémède est tout indiqué. Nous conjurons nos compatriotes de faire de la religion l’objet premier de leurs études. Nous osons tout spécialement engager nos hommes publics, ceux de qui émanent les lois, ceux dont la parole, l’exemple, les écrits, influent sur l’opinion et sur le progrès des mœurs, à ne point se désintéresser du problème religieux, à se convaincre plutôt, par un examen sérieux de ce

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problème toujours actuel, que là est l’enjeu suprême, et le secret de notre grandeur. Plus nos classes dirigeantes apprendront à connaître le Christ, à estimer sa doctrine, à apprécier sa morale, à se pénétrer de la vérité des droits de son Eglise, plus notre pays aura chance de se développer dans le libre usage de ses forces et dans l’harmonieux équilibre de tous ses éléments.

Nous ne pouvons certes exiger, et nous ne saurions raisonnablement attendre de simples laïques, même instruits, qu’ils suspendent ou négligent l’exercice de leur profession pour chercher dans les pages arides de graves in-folio le savoir propre aux clercs. Tous ne sont pas nés pour devenir des maîtres en sciences sacrées. Nous ne croyons cependant ni déraisonnable, ni inopportun, de demander que ceux qui président aux destinées de la nation possèdent à fond la notion du juste et de l’injuste, qu’ils sachent quelles règles supérieures dominent l’ordre civil, quelles lois et quels besoins régissent toute la société, et quelles frontières marquent et limitent l’étendue des droits de l’Etat.

Ces notions, jointes au culte fidèle des traditions religieuses, assureront chez nos dirigeants, et dans toutes les classes sociales influentes, la fermeté du sens catholique.

Nulle part l’action de Dieu n’apparaît plus visiblement que dans l’histoire de notre race, et nulle

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part non plus la foi chrétienne ne s’est enracinée par des fibres plus fortes et plus profondes que dans le sol canadien. L’attachement au Pape, le respect du prêtre, l’observation du dimanche, les grandes et populaires dévotions envers le Sacré- Cœur, envers Marie Immaculée, saint Jean-Baptiste, la bonne sainte Anne, ont paru jusqu’ici des traits propres et vraiment caractéristiques de notre physionomie morale. Ce sont donc autant de baromètres capables d’indiquer s’il y a, dans notre vie religieuse, changement, progrès ou recul.

Nous sommes des privilégiés de Dieu. Les grâces de choix imposent des responsabilités plus impérieuses. Gardons soigneusement, gardons jalousement l’estime et l’amour de ce qui a fait dans le passé la force victorieuse de notre peuple, et ne sacrifions jamais, ni pour aucun motif, rien de cet héritage infiniment précieux et transmis providentiellement jusqu’à nous.

Ne sacrifions rien ni de .l’héritage lui-même, ni du moyen si noble, de l’instrument si efficace par lequel il nous est parvenu.

C’est par la langue française que la foi apostolique et romaine s’est établie sur nos rives ; c’est par l’usage de cette langue qu’elle s’y est si constamment et si admirablement maintenue ; c’est par la conservation, la propagation de cet idiome identifié avec notre histoire, et avec toutes

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nos traditions, qu’elle pourra le plus sûrement se transmettre et se perpétuer, et qu’elle réalisera ses plus solides progrès. Ce n’est pas là, qu’on veuille le croire, du chauvinisme aveugle, mais une induction stricte et basée sur les faits. En luttant pour la cause du français dans les provinces canadiennes où notre langue est menacée, c’est sans doute un droit naturel que nous exerçons ; c’est aussi, et pour une bonne part, un grave devoir religieux que nous accomplissons.

Voilà pourquoi les belles fêtes tricentenaires qui se préparent seront pour nous, tout à la fois, des solennités religieuses et des réjouissances nationales.

Le monument de la Foi au Canada étalera sous nos yeux émus le doux parler de France. Il associera dans un même symbole des gloires catholiques et des gloires françaises. Il reposera et s’élèvera, comme sur sa base naturelle, sur le sol canadien-français.

MGR DE LAYAL HOMME de DOCTRINE1

Ies croyances fermes et vives sont le fondement de la sainteté des âmes. Les doctrines saines et fécondes sont le principe de la vitalité des peuples.

Dieu qui destinait le peuple canadien-français à un grand et durable avenir, au rôle particulièrement glorieux de messager de l’Evangile, de pionnier et de champion du catholicisme en Amérique, voulut placer près de son berceau une âme d’élite, une intelligence solide et ornée, un homme de principes sûrs et de forte doctrine.

Il trouva cet homme en la personne de François de Montmorency-Laval de Montigny.

Sans avoir été l’un de ces rares génies dont la science merveilleuse rayonne sur toute l’Eglise, le fondateur de l’Eglise de Québec doit être rangé parmi les évêques auxquels l’histoire décerne le titre hororable et mérité de docteurs des nations.

Son esprit noble et droit, réfléchi et judicieux, se portait d’instinct vers tout ce qui est vrai,

1. Volume-souvenir des fêtes Laval, 1908. A l’occasion du deuxième centenaire de la mort du premier Evêque de Québec.

vers tout ce qui est juste. Un sens profond de la vie lui servait de boussole. Ce que la nature avait si bien commencé en lui, des grâces choisies et toutes providentielles l’achevèrent. Et ainsi fut assuré à l’Eglise du Canada l’avantage inappréciable de naître sous les auspices de la plus pure et de la plus certaine orthodoxie.

Mgr de Laval fit ses études classiques et ses études théologiques chez les Jésuites, dans leurs collèges justement renommés de La Flèche et de Clermont. Les adversaires mêmes de la Compagnie de Jésus sont forcés de reconnaître la haute maîtrise intellectuelle avec laquelle les fils de saint Ignace s’acquittent partout de leurs fonctions éducatrices. D’après le “ programme des études ”, l’enseignement philosophique et théologique donné au dix-septième siècle, dans les maisons des Jésuites, ne devait être, en général, que l’écho fidèle des doctrines de saint Thomas d’Aquin.

Le livre de classe des théologiens, dit le Père de Kochemonteix1, celui qu’on leur expliquait et qu’ils étudiaient, était la Somme de saint Thomas, cours de théologie le plus fort de raison et d’autorité qui se puisse voir; les maîtres suivaient pas à pas le Docteur angélique2.

1. Un College des Jésuites aux XV 1 le et XV 1 1 le siècles, t. iv, p. 17.

2. “ Le cours de théologie durait quatre ans : on y enseignait, avec l’Ecriture Sainte et le Droit canon, tous les traités de la théologie dogmatique et morale, selon la méthode scolastique, même le grec, l’hébreu et autres langues mortes ” (Ibid.).

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C’est donc aux sources de la scolastique, et surtout dans les ouvrages de l’incomparable docteur d’Aquin, que Mgr de Laval puisa les notions de philosophie et de théologie dont il devait plus tard, pendant sa longue carrière, faire un si saint usage. Et ce n’est pas, croyonsnous, sortir des limites de la vraisemblance, que d’attribuer, en partie, à la nature et aux influences de. cette robuste formation, la hauteur de pensée, la fermeté de jugement, l’admirable cohérence et sûreté de vues qui furent les traits caractéristiques du gouvernement de ce grand évêque.

L’Université Laval, en inculquant à ses élèves les doctrines de l’Ange de l’Ecole, ne fait que rouvrir et réensemencer le sillon où germèrent les fruits de science qui honorèrent dès l’origine, dans la personne de son fondateur, la jeune Eglise de Québec.

D’autres causes eurent leur part d’influence dans la formation de ce prélat sûrement choisi de Dieu pour être la lumière de son peuple, et vraiment digne de présider, en tête de notre histoire, aux destinées religieuses et sociales de sa race.

On sait quelle force apportent à l’esprit et au courage de l’homme, dans les luttes de la vie, la communauté des convictions et la réciprocité des sentiments. Là est la vertu, en même temps que le charme, de l’amitié chrétienne. La Provi-

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dence, dans sa bonté, mit sur la route de François de Laval des guides sages et des amis éclairés, dont les conseils ne contribuèrent pas peu à l’affermir dans ses dispositions déjà si éloignées de tout ce qui eût pu entamer l’intégrité de sa foi. Tel, en particulier, le très digne Monsieur Dudouyt dont on a pu dire que “ la pureté de sa doctrine et l’horreur que lui inspirait l’hérésie, n’avaient d’égales que l’énergie de sa volonté et la détermination de son esprit1. ”

En outre, un séjour de quinze mois à Rome put permettre au futur apôtre de la Nouvelle- France de voir, à plusieurs reprises, l’auguste pontife régnant, de recueillir de ses lèvres les plus purs enseignements apostoliques, de prier sur. le tombeau des martyrs, d’apprendre, au pied même de la Chaire de Saint-Pierre, comment on revêt l’armure du Christ, et combien il importe de propager avec zèle sa religion et de défendre ses droits.

Ce sont, sans aucun doute, ces causes réunies qui firent de Mgr de Laval un ecclésiastique modèle, inviolablement attaché à sa foi, profondément dévoué au Saint-Siège, et incapable de sacrifier aux soucis de l’intérêt, de l’ambition ou de la vaine gloire, la moindre parcelle de vérité catholique. Jamais ce prélat ne transigea avec

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