‹ Etudes et appreciations. -- (volume 5)Chapitre 14 sur 137 · De eivit. Dei, 1. xix, c · texte numérisé non relu

De eivit. Dei, 1. xix, c

sociales plus funestes encore. Puis, reportant sa pensée sur la grande guerre de ce siècle, l’écrivain italien ajoute :

L’impérialisme des nations, l’avidité de l’intérêt, la politique du bon plaisir, le machiavélisme des gouvernants, l’athéisme des Etats, voilà les causes du fléau qui, par une permission du ciel, s’est déchaîné sur le monde.

En 1902, parlant à nos compatriotes, dans un moment solennel de leur histoire, sur la vocation de la race française en Amérique, nous avions l’honneur de prononcer ces paroles : “ J’ose le déclarer : il importe plus à notre race, au prestige de son nom et à la puissance de son action, de garder dans une humble sphère le libre jeu de son organisme et de sa vie que de graviter dans l’orbite de vastes systèmes planétaires On voulut bien ne pas trouver cette attitude étrange, ni ce langage risqué. Notre opinion n’a point changé depuis.

Ce n’est pas en éparpillant ses forces, mais en concentrant son activité, que notre pays grandira. Ce n’est pas en courant le hasard des armes, mais en s’attachant à la terre, que notre peuple se développera. Certaines responsabilités nouvelles dont on agite l’idée, et dont on fait miroiter devant nous la grandeur, nous exposeraient à des risques sérieux ; elles nous détourneraient de la voie de nos traditions, diviseraient et affaibliraient notre

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influence, et orienteraient vers des problèmes chargés d’inconnu une attention qui se doit tout entière ou du moins principalement au culte et aux soucis de la patrie1.

Et la patrie, pour nous, d’après saint Thomas d’Aquin, c’est le sol “ qui nous a vus naître, et où nous avons grandi

C’est cette patrie que nous devons servir, avec tout notre zèle et de tout notre pouvoir, en fécondant et en alimentant sa vie, sa vie morale et religieuse, sa vie politique et civile, sa vie scientifique et littéraire, sa vie économique et sociale.

La religion est la grande force et la suprême sauvegarde des peuples. Aucun Etat n’a le droit de s’en désintéresser. La vérité religieuse, l’éducation religieuse, la moralité, le progrès religieux, voilà autant de formes d’une vie éminemment nécessaire, dont la source a été tarie ou altérée chez presque toutes les nations modernes, et qui n’est pas sans être menacée même en notre pays.

1. A l’appui de ce sentiment, nous pourrions citer les paroles de publicistes canadiens-français très en vue, se faisant les interprètes de la tradition nationale, et écrivant naguère encore, que nous devons garder jalousement notre “ quasi-indépendance ”, et ne pas courir l’aventure d'une fédération politique qui absorberait une partie de nos énergies, nous entraînerait dans une foule de guerres, et où notre influence serait noyée.

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Nos libertés scolaires ont subi de rudes assauts, et il s’est fait dans le mur de l’école catholique des brèches douloureuses. Nous avons, sur le terrain de la foi, deux devoirs à remplir : écarter ce qui pourrait entamer le bloc de nos croyances, promouvoir ce qui peut l’accroître et le consolider. Un contact plus intime avec une puissance officiellement hérétique, et une société mêlée des éléments les plus divers et les plus dangereux, n’entraînerait-il pas des effets tout autres que ceux dont l’âme canadienne a besoin ? De bons esprits inclinent à le penser.

Ce qui importe, c’est que tous nos catholiques s’unissent dans la charité sincère du Christ et dans le respect mutuel de leurs droits. C’est qu’ils se fassent des convictions profondes, et imposent à tous leurs concitoyens par leur science des choses de Dieu, par leur probité privée et leur honorabilité publique. C’est qu’ils se persuadent qu’une nation vaut moins par le nombre que par la croyance, et qu’une Belgique active, géniale, d’une forte culture religieuse, l’emportera toujours, de beaucoup, sur une Turquie stagnante, ignorante et fanatisée. Plus nos efforts tendront à grandir l’idée divine et à bien pénétrer l’âme des nôtres des pensées, des soucis et des ambitions qui rehaussent les peuples devant Dieu et aux yeux de son Eglise, moins nos compatriotes sentiront le besoin de rechercher d’autres gloires,.

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•et de sacrifier, pour les atteindre, le fait solide aux rêves grandioses.

Fortifions dans le clergé les hautes études. Créons vers nos collèges, nos séminaires, nos universités, un vaste courant de libéralité et de sympathie. Surveillons l’éducation où se forment les générations montantes. Associons dans le cœur de la jeunesse catholique ces deux grandes passions qui s’appellent et se soutiennent : l’amour de Dieu et la fierté de la race. Nous aurons ainsi assuré à notre vie nationale le premier et le plus essentiel de ses éléments.

Une nation s’honore et se grandit par sa foi, de même qu’elle se corrompt et se dégrade par ses vices, par le relâchement de ses mœurs publiques, et par l’abaissement de ses idéaux politiques.

La politique véritable, celle que l’on définit dans les traités des philosophes, est à la fois une science et un art : une science qui établit, à la lumière des principes, les vérités et les lois nécessaires au bien des peuples ; un art qui base sur ces lois et sur ces vérités les meilleures méthodes de gouvernement. Méritent le nom et le poste d’hommes d’Etat ceux qui savent que gouverner, c’est travailler pour le peuple, et non pour soi, et ceux qui, sachant cela, témoignent dans leurs fonctions d’une ardeur et d’une probité égales à leur noble tâche. La première qualification politique consiste précisément dans cette disposition

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de l’intelligence et du cœur qui permet de s’affranchir de l’empire des préjugés, des intérêts et des passions, et de placer au-dessus des avantages particuliers le bien général.

Le jour où tous nos dirigeants, ministres, députés, magistrats, journalistes, se seront haussés jusqu’à ce niveau, et auront puisé dans de justes notions de morale et de sociologie l’esprit de leur vocation, notre corps politique et notre vie nationale seront entrés dans une ère de relèvement.

Au surplus, rien en soi ne s’oppose à ce que cette vie publique se dilate et se développe dans le cadre agrandi de ses traditions. Liberté et autorité, autonomie et souveraineté, ne sont point deux pôles opposés, mais deux ressorts conjoints d’un même mécanisme. L’Eglise, loin de faire obstacle aux saines libertés, les approuve1. C’est elle qui dans le passé dressa contre le despotisme des rois, aussi bien que contre l’anarchie des peuples, le plus solide rempart. C’est grâce à son influence que les communes du moyen âge, plus particulièrement les communes d’Italie, purent arracher des mains du césarisme leurs franchises.2

1. “ L’histoire atteste la merveilleuse puissance de l’Eglise pour la protection et le maintien de la liberté civile et politique des peuples ” (Léon XIII, encycl. Libertas).

2. Cf. Constant, O. P., Le Pape et la liberté, ch. v-vi ; Ramière, S. J., L’Eglise et la civilisation moderne, 1. i, ch. v-vi.

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L’orgueil impérialiste de Frédéric Barberousse n’eut pas de censeur plus juste, ni d’adversaire plus résolu, que le pape Alexandre III. La Pologne meurtrie et mutilée ne suscita nulle part de compassion plus vive, ni de zèle plus généreux, que dans le cœur des pontifes romains. Et qui dira que, de nos jours, les sympathies de l’Eglise ne vont point encore à cette nation malheureuse, et à l’Alsace-Lorraine si cruellement détachée de la France, et à la Belgique si odieusement foulée aux pieds, et à l’Arménie déchirée et pantelante, et à l’Irlande depuis si longtemps spoliée des droits et des bienfaits du régime autonome1 ?

L’autonomie, par cela même qu’elle relâche les liens de l’administration centrale, s’adapte sans secousses aux besoins et aux tendances particulières des sociétés2. Il faut la perfectionner, non l’amoindrir. Il faut tirer et dégager avec soin, des principes dont elle est formée, les conséquences, qui sont un progrès, et rejeter énergiquement celles qui marquent une déchéance. Il faut maintenir sans faiblesse la liberté des paients dans l’œuvre de l’éducation, et combattre et réprimer

1 . Le programme de paix tracé, le 1er août 1917, par Benoît XV laisse voir clairement sur quelles bases de réajustement équitable et d’aspirations populaires légitimes le Pape désire voir s’édifier l’œuvre de l’accord et de la prospérité des nations.

2. Voir, à ce sujet, plusieurs pages très instructives de Le Play* dans l’Organisation du travail.

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les usurpations qui menacent l’école, et les innovations qui ternissent le foyer. Il faut assainir les mœurs politiques, et pousser vers les sphères du pouvoir des hommes dignes de commander. A ce prix, et à ce prix seulement, notre vie publique, relevée, épurée, et imprégnée d’un esprit vraiment national, portera des fruits de salut.

Pour créer cet esprit ou du moins pour lui imprimer un essor plus vigoureux, tous les concours sont sollicités.

Grande peut être l’influence de nos écrivains et de nos hommes d’étude. La vie politique et la vie littéraire se touchent et se pénètrent. Rien ne stimule plus activement les énergies du cerveau que la passion d’une âme éprise des beautés et des grandeurs de la patrie. On a écrit des choses très justes sur la nationalisation de notre littérature. Ce serait sans doute une erreur de vouloir fermer, chez nous, au regard intellectuel les horizons qui dépassent la crête de nos montagnes. Les idées universelles, sur lesquelles tout effort littéraire de quelque ampleur et de quelque valeur s’appuie, ne sont pas astreintes à la loi du temps ni à celle de l’espace. Il s’agit de les semer en bonne terre canadienne, de les arroser de la sueur d’un travail vif et ardu, et d’en faire sortir, par des études mûries et des applications fécondes, l’amour de notre sol, le culte de notre histoire,

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un attachement invincible à notre foi, à notre langue et à nos institutions.

Et pendant que les lettres, ainsi pénétrées d’un souffle patriotique, jetteront à tous les échos le chant et l’espoir de nos âmes, et que l’art appuiera l’œuvre des lettres, les sciences activeront l’exploitation de nos ressources, l’extension de notre industrie, le perfectionnement de nos méthodes agricoles. Le soin et le souci des biens matériels entrent dans la fonction des gouvernements civils. Ce n’est pas en versant à l’insatiable Mars, au mépris de toute raison et de toute mesure, le sang de notre jeunesse, que nous conserverons à la charrue, à l’atelier et à l’usine la somme des forces motrices nécessaires pour tous les travaux de l’ordre économique. Et ce n’est pas, non plus, en creusant dans nos finances un gouffre dont l’œil s’effraie, et en livrant aux influences capitalistes les plus redoutables la vie même de notre pays, que nous assurerons l’indépendance de notre richesse, et que nous poserons les bases d’une prospérité véritablement canadienne.

Tout pays a le droit de compter sur la sage administration de ses biens et sur l’utiüsation progressive et intelligente des moyens de subsistance et même d’enrichissement que la Providence lui a départis.

En face des œuvres qui surgissent et des problèmes très variés qu’elles soulèvent, la question

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sociale se pose chez nous sous tous ses aspects1. L’Eglise joint sa voix à celle de nos patriotes et de nos publicistes les plus éclairés pour demander à nos ouvriers de faire acte de religion et de discipline en sortant des associations étrangères et neutres où un si grand nombre d’entre eux se sont enrôlés, et en se groupant dans des unions franchement catholiques et hautement nationales. Ces dernières organisations leur offriront tous les avantages matériels ou pécuniaires qu’ils pourraient trouver ailleurs. Elles leur procureront, en outre, des avantages spirituels inappréciables : la pureté de la foi, l’intégrité des mœurs, la fraternité des cœurs, la culture d’un patriotisme d’autant plus sûr qu’il sera plus religieux et plus fortement marqué de l’empreinte canadienne.

Tout nous démontre l’utilité, disons mieux, la nécessité de pareilles associations. C’est là, dans un ordre de choses supérieur aux questions douanières, l’opportune et très désirable politique de protection. Et nous voudrions que ce système et ce programme protecteur s’étendît à chacune de nos sociétés de secours, et qu’on organisât dans nos rangs, en dehors de tout alliage douteux et de toute promiscuité exotique, toutes les formes

1. Voir le récent ouvrage du It. P. Jos.-Papin Archambault, La question sociale et nos devoirs de catholiques ; — voir aussi ce que nous avons écrit dans notre “ Droit public de l’Eglise ”, V Action religieuse et la Loi civile, App., pp. 328 ,et suiv.

de la mutualité. Loin de nous, assurément, la pensée de vouloir dicter des lois ou imposer des bornes aux âmes généreuses, et de prétendre canaliser entre nos rives le flot de la bienfaisance. La charité ne saurait souffrir ni limites de territoire, ni exclusion de personnes. Ce que nous disons, c’est que notre intérêt, comme notre devoir, nous prescrit de protéger d’abord les nôtres, et que le plus sûr moyen d’obtenir ce résultat n’est pas de noyer notre or et de diluer nos forces dans de vastes groupements internationaux.

Soyons, tout à la fois, catholiques et canadiens : catholiques par une religion qui embrasse tous les hommes, et qui leur impose, à tous, les mêmes préceptes et les mêmes croyances ; canadiens par la conscience des destinées de notre pays, par l’intelligence de tous les éléments qui forment sa vie, et par la coopération à toutes les œuvres qui assurent sa gloire.

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