Montalembert, Discours, t. i (Liberté d’enseignement
MELANGES CANADIENS
lieu et certaines situations légitimes et inévitables.
L’identité de langue et de race, dit Tapparelli1, les rapports d’institutions et de territoire d’une nation tendent à lui donner une unité distincte et indépendante. Mais cette tendance s’achève lentement et se développe au milieu d’un ensemble très compliqué de droits et de devoirs civils, politiques et religieux. Ceuxci pourront faire dépendre telle ou telle nation d’autres autorités, différentes de celles auxquelles chacune devra finir par s’attacher pour obtenir sa position régulière parmi les nations. Prétendre qu’une telle dépendance ne pourra jamais être légitime, c’est abjurer toute tradition historique et toute théorie philosophique.
Il y a aussi des aspirations populaires, nonseulement justes en soi, mais dont la légitimité universelle et absolue ne peut varier ni avec les conditions de la politique ni avec les vicissitudes de l’histoire. En tout temps et en tout lieu, sous toutes les latitudes et sous tous les régimes, un groupe d’hommes et de familles peut réclamer le droit de parler sa propre langue, de la conserver et de la cultiver en des écoles où on l’enseigne, comme il peut réclamer le droit d’accomplir tous les actes et de pratiquer tous les rites que requiert la religion véritable.
Et qu’on ne dise pas que ce droit à la langue, maintenu de façon si stricte, peut venir en conflit avec les exigences de l’intérêt général. En aucun cas, l’intérêt général ne saurait dicter le sacrifice
1. Essai théorique de Droit naturel tt.iv (éd. Casterman), p. 373.
PATRIOTISME ET NATIONALITE
d’un droit issu du sang même des peuples et des entrailles de la nature, et dont l’exercice sert admirablement à relever le niveau des traditions publiques et à grossir le trésor des lettres nationales.
La nationalité, dit encore Tapparelli,1 consiste surtout dans la constante unité d’association, de langue et de race, dans le développement régulier des formes et des institutions sociales, dans la délimitation naturelle du territoire. Qui ne voit qu’une nation peut obéir à une autre en conservant ces éléments, comme dans les empires de l’antiquité et du moyen âge, où des peuples, souvent très différents les uns des autres, vivaient sous la loi d’un seul souverain ?
La fusion des races n’est en soi nullement nécessaire à l’union des esprits et au concours des volontés dans la collaboration à une œuvre politique et économique commune.
Quand jadis l’invasion barbare venait d’accumuler sur le sol de l’Europe, en une masse informe et confuse, de nouveaux éléments sociaux, cette fusion, pour certains pays et dans une certaine mesure, pouvait être désirable. Il ne semble ni désirable ni partout réalisable que des races et des langues adultes, fières de leur passé, conscientes de leur force, jalouses de leurs traditions, riches de trésors séculaires et de mérites particuliers, se combinent et s’amalgament dans un mélange qui