La Revue dominicaine, juin
MELANGES CANADIENS
lèvres au même parler, de sacrifier les traditions et les droits séculaires aux visées de l’ambition, de bâtir à coups d’ukases et sur les ruines du passé une nation homogène.
Eh bien ! non, nous n’acceptons pas cette théologie d’arrivisme. Nous n’accepterons jamais cette doctrine d’abandonnement ; et nous persisterons à voir dans le culte du passé non seulement une pratique honorable, et non seulement un acquittement généreux, mais une force sociale nécessaire.
Tous les peuples conscients d’eux-mêmes ont recherché l’appui de cette force. Ils y ont reconnu le principe des plus pures et des plus réconfortantes énergies. La sève du présent s’élabore dans les racines profondes du passé. Du passé fécondé par la sueur et le sang, montent les végétations vigoureuses. Du passé surgissent des leçons et des exemples, des expériences et des lumières. Le passé est une école de respect, de fierté, de constance, de magnanimité, de courage. Au souvenir de ceux qui nous ont faits ce que nous sommes, au spectacle des travaux qui ont marqué leur vie, et à la pensée des vertus qu’ils ont portées jusqu’à l’héroïsme et sur lesquelles a été édifiée la patrie, nous aimons davantage ce sol que nous foulons, et qui fut le théâtre, à la fois obscur et glorieux, de tant de luttes, de tant de labeurs, et de tant de souffrances.
PATRIOTISME ET NATIONALITE
Voilà pourquoi, dans tous les pays, l’Histoire, où le passé se reflète, tient une si large place. C’est un livre dont les pages alimentent l’esprit des littératures, et dont la substance nourrit et fortifie l’âme des peuples. Les plus nobles esprits se font un honneur d’y collaborer, et d’étaler sous les yeux des générations grandissantes le bilan des richesses léguées à leurs fils par les fondateurs de la patrie et les artisans dévoués de la fortune nationale.
Ce culte du passé est une source d’inestimables avantages pour les individus et leuis familles, pour les paroisses et les sociétés.
L’enfant y apprend le prix du travail, la grandeur du devoir, la valeur du sacrifice. Le récit des hauts faits orne son intelligence, meuble sa mémoire, façonne sa volonté, stimule toutes ses forces d’action. Lorsque défilent sous ses regards ravis, et dans un rayonnement de gloire, les figures des grands ancêtres, quelque chose de leur foi robuste et de leur mâle ardeur passe mystérieusement dans son âme ; et si son cœur n’a pas subi les atteintes de souffles pernicieux et desséchants, le jeune homme veut être ce qu’ont été ses pères.
Plus large que la famille naturelle, mais non moins liée aux traditions du passé, la famille paroissiale vit, elle aussi, de ce passé et de ces traditions. Traditions chères et qui remontent,
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d’année en année, et de foyer en foyer, jusqu’aux laborieuses origines : jusqu’à la première forêt entamée par le bûcheron, jusqu’aux premières javelles couchées par le moissonneur, jusqu’aux premiers abris construits par les pionniers, jusqu’au premier sanctuaire où pour la première fois les lèvres sacerdotales, dépositaires des divines formules, ont fait descendre sur la table rustique le Dieu de puissance et d’amour qui soutient la foi des humbles, et dont la prescience et la force sont à la base de toutes les œuvres durables. C’est l’histoire héroïquement belle de tous nos centres français, des paroisses mères échelonnées le long de notre fleuve grandiose, et de toutes celles qui, comme des essaims, se sont répandues au loin, et ont porté jusque dans les régions les plus lointaines la vie, la vertu, l’organisation, reçues des influences primitives.
Comment des chefs de peuples, chargés de nos intérêts les plus graves, oubliei aient-ils ces faits notoires dont la signification se projette, en clartés directrices, sur toute l’existence canadienne ?
Gouverner sans doute est prévoir. Mais parce que tout s’enchaîne dans ce monde, parce que l’avenir est en germe dans le présent, et que le présent lui-même résulte providentiellement des actes et des situations qui l’ont précédé, il ne serait ni sage ni juste d’organiser une nation à l’encontre des données fondamentales de son
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histoire. Il y a dans l’histoire d’un pays une logique, une philosophie, une loi immanente, dont aucune politique, dans le sens élevé de ce terme, ne peut prudemment s’affranchir. Violer cette loi, c’est rétrograder de plusieurs siècles ; je dirai plus, c’est ramener l’effort de construction sociale à ce qu’il était au sortir des invasions barbares.
L’homme d’Etat ou l’homme de loi incapable de comprendre le rôle de l’histoire dans le gouvernement des sociétés, se montre inférieur à sa tâche. Il fait preuve d’un manque de lumières, ou d’une absence de sagesse regrettable. Jugeant le présent sans le passé qui l’éclaire, il crée entre l’un et l’autre une scission funeste. Il donne des directions basées sur d’étroits calculs, et il forge des lois et des règlements contraires aux usages les plus indéracinables, aux aspirations les plus légitimes, et aux droits les plus solidement établis.-
Oh ! nous savons bien que notre culte du passé gêne certaines convoitises, que notre docilité aux instincts de la race et à l’orgueil de la langue prolonge et grandit une influence que d’autres influences jalousent, et qu’elles voudraient ou anéantir, ou paralyser, ou claustrer.
Est-ce là une raison de nous renier nous-mêmes ? Devons-nous, par bonasserie, laisser tomber de nos mains les titres authentiques qui nous garantissent notre bien de famille si âprement contesté
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par certains groupes de nouveaux venus ? Devonsnous permettre l’ostracisme de notre langue, parce qu’elle offense des oreilles rebelles à tout autre idiome que l’idiome maternel ? Devonsnous, pour obliger des hommes qui nous combattent et qui méconnaissent nos œuvres, effacer sur le front de nos églises et sur les murs de nos écoles toute gloire française et tout caractère français ? La morale, par hasard, aurait-elle évolué ? et s’il n’est pas permis, sans raison supérieure et sans indemnisation, d’exproprier un particulier, le serait-il de déposséder toute une race ?
On parle de charité, et on invoque contre nous les besoins et les exigences de cette vertu divine.
Oui, certes, nous aimons et nous voulons la charité, dans tout ce qu’elle comporte de généreux et de bienveillant, sans toutefois la dissocier de ce qui en est le pendant inséparable. Nous voulons la charité telle que Dieu lui-même la veut, et telle que l’Eglise, par l’organe de ses plus célèbres théologiens, l’entend et la prescrit.
Or, dans le système chrétien, la charité divine, la charité évangélique, ne va pas sans la justice. Priver un peuple du fruit de ses œuvres, de l’usage de sa langue, de l’exercice de ses droits, et lui interdire, au nom de la charité, toute protestation honnête et toute revendication courageuse, c’est
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profaner des mots augustes et ajouter l’injure et l’ironie à l’improbité.
La vertu suppose un ordre fixé par la loi morale, et qui en est la règle suprême. Et l’ordre de la charité, d’après saint Thomas d’Aquin, c’est que, dans la poursuite d’une même catégorie de biens, nous nous préférions nous-mêmes à autrui, et que cette préférence atteigne ceux qui nous sont liés par l’origine et par le sang. Ce principe régit les individus. Il s’applique également aux associations politiques et aux groupements sociaux. Nous ne faisons à aucune race qui n’est pas la nôtre un crime de se protéger, et de se favoriser elle-même tout d’abord, par des moyens licites ; mais nous réclamons pour nous le bénéfice du même droit, et nous revendiquons la juste et pleine liberté de promouvoir, dans la mesure permise par l’honnêteté et la religion, nos propres intérêts.
Entendue de cette manière, la charité garde son nom et son rang qui en font, avec la justice, l’âme vivifiante du christianisme. Ce sont ces deux vertus que nous voyons, depuis dix-neuf siècles, au service de toutes les grandes causes qui requièrent l’union sacrée des esprits et des volontés. C’est cette charité et cette équité que l’Eglise déploie dans le gouvernement des peuples, divers par leur territoire, leurs coutumes, leur génie, et groupés pourtant sous l’empire d’une
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même foi et sous le sceptre d’une même spirituelle royauté.
Justice et charité, telle est l’alliance féconde par laquelle se sont maintenues les organisations les plus nécessaires. Soyons justes et charitables comme l’Eglise. La justice nous fera reconnaître et respecter tous les droits. La charité nous dictera ces témoignages de sympathie et ces procédés de bonne entente qui sont le lien des âmes et le ciment des sociétés.