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3. Tous les “ moyens inventés par les empiristes pour expliquer les caractères d’abstraction, d’immatérialité, d’universalité et de nécessité de nos idées sont d’une insuffisance notoire. Le sens, étant une faculté organique, ne peut donner que le singulier, le contingent et le matériel. La réflexion sur la sensation, si elle se fait par un autre sens, ne peut aboutir qu’au même résultat. La transformation même de la sensation, pour autant qu’on la
MELANGES CANADIENS
Il n’est pas prouvé, sans doute, que cette théorie aussi dangereuse qu’erronée soit entrée dans l’enseignement lui-même donné aux élèves. Au contraire, tout nous persuade que les professeurs, héritiers de la mission et de la doctrine des Jésuites, se faisaient un devoir de réagir contre ces tendances, et de signaler, en les condamnant, les idées malsaines semées par des mains imprudentes en certains manuels. Ils avaient, dans les archives et la bibliothèque du séminaire, à part les traités déjà mentionnés plus haut, divers ouvrages1
prolonge, ne peut transformer le matériel en immatériel, le contingent en nécessaire, ni le sens en intellect, car ils sont d’un autre •ordre. Ainsi donc, d’après le sensualisme, il ne se trouve aucune faculté dans l’homme qui lui permette d’atteindre l’universel et l’immatériel, à moins que l’on admette avec les scolastiques une faculté supérieure aux sens, une puissance d’abstraction, par laquelle l’image sensible dépouillée de toute condition individuelle et matérielle, devient un type intelligible... Une fois supprimés les notions et les principes universels et nécessaires qui sont à la base des sciences, la voie est ouverte toute grande à Y agnosticisme ou au scepticisme. En outre, si les objets immatériels comme Dieu, dépassent la portée de la raison, il faut aboutir à Y athéisme. Ou bien, si la sensation peut se transformer en intellect, c’est le triomphe de Y évolutionisme ” (Farges-Barbedette, ouv. cil , t. u, nouv. éd., pp. 115-116).
1. Cf. Pierre Gautruche, S. J., Philosophiœ totius institutio, Caen, 1665 ; — P. Barbay, Commcn tarins in Arislotclis Logicam, Moralem et Melaphysicam, Paris, 1684 ; — F. Le Lorroux, S. J., Philosophia (Arch. du Sém.) ; — Camier et Gigot, Institutiones philosophicœ ad usum Seminarii Tullensis, Epinal, 1763. Cet ouvrage fut acheté par le Séminaire en 1784 “ pour le régent de philosophie ”.
propres à les aider dans ce travail de discernement et d’élimination. Et ils pouvaient trouver là, des armes et des munitions suffisantes dans la lutte contre les nouveautés de Descartes et de Malebranche, contre le panthéisme de Spinosa et le sensualisme de Locke.
Nous ne cacherons pas que quelques-uns de ces ouvrages, composés au dix-huitième siècle, se ressentent çà et là, surtout dans les questions psychologiques, du malheur des temps. Et peutêtre y eut-il, parmi nos vieux maîtres, quelques esprits trop peu instruits des meilleures doctrines scolastiques pour apercevoir clairement toute la fausseté ou toute l’inanité de certains systèmes. Du moins, ces maîtres, malgré l’agitation troublante de leur époque et l’extrême pénurie des ressources bibliographiques, surent-ils rester fidèles aux grandes traditions spiritualistes et morales qui sont les pierres d’assise de l’édifice chrétien. Et leur pensée sera bientôt reprise, élargie et remodelée par un homme qui fut, en quelque sorte, l’oracle de ses coihpatriotes, et à qui les générations de cinquante années durent, avec la moelle philosophique de leur esprit, l’aliment substantiel de leur vie : nous voulons parler de M. Jérôme Deniers.
M. Demers apparaît dans la chaire de philosophie de Québec à l’aurore même du siècle où allait s’opérer notre renaissance politique et intel-
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lectuelle, et qui, en la mère patrie, se levait suides ruines. Pour bien juger son œuvre, il faut la situer dans le cadre resserré où elle s’est faite. Et il importe de se rappeler de quelles circonstances défavorables elle était entourée ; dans quel chaos se débattait l’Europe, quel discrédit injuste pesait alors presque partout sur la mémoire de saint Thomas, et quels soucis étrangers au labeur philosophique ne cessèrent de solliciter la pensée de ce prêtre doué de tous les talents, et qui, au séminaire, occupa presque toutes les chaires et remplit presque toutes les charges.
Il est facile, à une distance où le passé s’estompe et se voile, en plein épanouissement des efforts et des productions de l’esprit, de se grandir audessus de la taille des initiateurs et des pionniers. L’histoire qui retrace avec impartialité les causes et les effets, les proportions et les contrastes, n’a pas le droit de fermer les yeux sur ce qui, dans la vie d’un homme, peut expliquer certaines lacunes et faire ressortir d’insignes mérites.
M. Jérôme Demers avait fait ses études philosophiques sous la direction d’un maître privé, probablement1 le père Louis (Jean Demers), récollet, son oncle, résidant à Montréal. Ordonné
1. Nous disons pi’obablement ; car le DrN.-E. Dionne affirme (Annuaire de l’Univ. Laval, 1894-95) qu’il étudia les sciences sous le préceptorat d’un abbé Bossu, lequel fit plus tard partie du personnel du Séminaire.
PHILOSOPHIE ET RELIGION
prêtre en 1798, il inaugura ses leçons de philosophie à Québec en 1800 pour les continuer, de façon intermittente, il est vrai, pendant de très longues années. Nous avons parcouru du regard un manuscrit daté de cette époque1, et qui présente des marques visible? d’une certaine parenté avec le cours publié subséquemment par M. Deniers. Ce cahier paraît contenir la substance des enseignements donnés, au début de sa carrière, par notre professeur de philosophie2.
C’est un manuel d’allure plus moderne que les textes suivis jusque-là ; et la science dont il est fait, sans perdre de la vérité des démonstrations scolastiques, s’assouplit, et laisse pénétrer à travers la trame de ses syllogismes l’air moins lourd de la haute littérature française. L’auteur cite tour à tour Bossuet, Pascal, Fénelon, Bourdaloue, Racine le jeune, Barruel. Il sait tous les sophismes amoncelés, contre la raison chrétienne, par les encyclopédistes3 ; il connaît tous les ravages