Philosophia, 1S00 (Archives du Séminaire
2. Comment ce cours, d’après les indications que nous y lisons, fut-il enseigné à Québec et cependant rédigé à Montréal la même année, nous l’ignorons. L’oncle de M. Demeis, le père Louis, y mit peut-être la main. Peut-être encore que ces notes furent empiuntées à quelque professeur du collège tenu alors a Montréal par les messieurs de Saint-Sulpice.
3. C’est chose connue que, vers ce temps, par suite de circonstances diverses, une bonne partie de la haute société canadienne avait été envahie par la littérature voHairienne. Un mé-
MELANGES CANADIENS
causés en beaucoup d’esprits par l’attitude sceptique des athées, ou par les prétentions audacieuses des panthéistes ; et très souvent, sous sa main, ses thèses se transforment en ouvrages avancés et en appareils de combat. Dans une brève et claire argumentation, l’occasionalisme niant la vertu efficiente de nos facultés, est pris à parti, et l’activité naturelle aux puissances de notre être est affirmée et revendiquée.
Ce cours professé, sinon rédigé par l’abbé Jérôme Demers, joignait donc à plusieurs qualités d’ordre doctrinal le mérite de l’actualité. Nous avons des raisons de croire que le jeune professeur, et ses collègues, dont l’enseignement alterna pendant plusieurs années, dans les classes de philosophie du séminaire de Québec, avec le sien, se servirent de ces notes et les expliquèrent soigneusement aux élèves, jusqu’au jour où M. Demers lui-même, grâce à une science plus ample et à une érudition plus sûre, put livrer au public un manuel de son cru.
moire de Mgr de Québec sur l’état de son diocèse en 1794 l'atteste en ces termes : “ La lecture des mauvais livres qui inondent le pays, et à l’introduction desquels on ne peut mettre obstacle, a fait de grands ravages même parmi les catholiques ” ( Mand . des Ev. de Québec, vol. n, p. 487). Tout jeune prêtre, nous avons nous-même recueilli de la bouche d’un des plus anciens directeur» du Séminaire la même constatation douloureuse. Voltaire, pendant le premier tiers du dix-neuvième siècle, était dans la bibliothèque d’un très grand nombre de professionnels.
PHILOSOPHIE ET RELIGION
Les Institutiones philosophicœ du professeur québecquois parurent en 1835. C’était un progrès. Ce livre marquait une date, et ouvrait une ère nouvelle dans l’histoire de l’enseignement philosophique au Canada. On nous permettra de nous y arrêter, et de chercher à en apprécier les mérites sans en exagérer la valeur.
L’auteur se montre suffisamment renseigné sur la plupart des systèmes modernes, soit de France, soit d’Allemagne, soit d’Angleterre, et il ne manque pas, en général, de dire ce qu’il en pense. A l’appui de ses opinions et de ses raisonnements, il sait mettre sous les yeux du lecteur,, de copieuses citations tirées des auteurs français les plus en vogue. Lui-même se sert du latin qu’il manie avec aisance et clarté, et il formule sa pensée d’une manière simple et didactique qui en rend l’assimilation facile aux jeunes étudiants.
En logique, M. Deniers s’éloigne également de l’école empirique ou lockienne qui fait reposer la certitude sur les sens, de l’école lamennaisienne qui assigne pour fondement à cette même certitude le sentiment général des hommes, de l’école phénoméniste et kantienne hostile à l’objectivité de nos connaissances.
En métaphysique, notre philosophe s’occupe tout particulièrement de Dieu et de l’âme, et
MELANGES CANADIENS
nous sommes heureux d’emprunter à l’un de ses biographes1 les observations suivantes aussi flateuses que justes :
Une des thèses sur lesquelles M. Demers semble avoir concentré toutes les ressources de son talent, est le dogme capital de l’existence de Dieu. Il y consacre quatre-vingts pages où l’abondance de l’érudition le dispute à la vigueur et à la souplesse du raisonnement. Après avoir divisé les preuves de cette vérité en trois classes bien distinctes, c’est-à-dire en preuves morales, physiques et métaphysiques, il s’attache à développer séparément chacune de ces preuves ; il en fait ressortir la force, les explique et les défend contre l’athéisme et l’incrédulité. La preuve morale repose sur le consentement unanime des hommes. L’auteur démontre clairement que ce consentement est universel, et que si, dans tous les temps, les nations ont cru à l’existence de la Divinité, cette persuasion commune doit prendre sa source dans la nature même de l’homme et ne peut être que l’écho de la vérité et de la raison. Puis, venant à la preuve physique de l’existence de Dieu, il la tire tout d’abord du mouvement de la matière, lequel suppose un premier moteur, et, ensuite, de l’ordre merveilleux qui règne dans l’univers et dans chacune de ses parties. Cette harmonie, selon l’auteur, ne peut s’expliquer que par l’intervention d’une intelligence suprême et infinie ; car de même qu’il y aurait folie à prétendre que la sphère céleste de Copernic ait pu se former d’elle-même et par un simple hasard, ainsi on ne saurait, sans tomber dans l’absurde, attribuer aux combinaisons fortuites de la matière la formation d’un monde qui présente à tous les regards un aspect si admirable. Monsieur Demers combat ensuite l’opinion
1. Hon. Et.-Théod. Paquet, Fragments de l'histoire de Saint- Nicolas, I P., pp. 44-47.
PHILOSOPHIE ET RELIGION
•de ceux qui, croyant voir dans la nature des choses inutiles ou tout-à-fait nuisibles, en concluent que le spectacle de l’univers n’est pas une preuve suffisante de l’existence de Dieu. Bien des choses, dit-il, nous paraissent vaines ou nuisibles ; c’est l’effet de notre ignorance. L’expérience a démontré que certains animaux, en apparence préjudiciables à l’homme, jouent cependant un rôle très important dans l’œuvre de la providence divine et de la conservation de l’espèce humaine. L’idée d’un être nécessaire, d’où procède tout ce qui change et tout ce qui se meut, fournit en troisième lieu à M. Demers la base métaphysique de sa démonstration en faveur de l’existence de Dieu. La vérité ainsi établie, il tourne directement ses armes contre l’athéisme, et n’a pas de peine à démontrer quels effets désastreux une telle négation entraîne, soit pour les individus, soit pour les sociétés. Il réfute tour à tour les différentes formes d’athéisme et, plus particulièrement, le matérialisme et le panthéisme modernes. Inutile de suivre dans tous ses détours le fil des démonstrations du savant professeur. Ce qui précède doit suffire à faire voir comment et avec quel art M. Demers savait exposer une thèse philosophique, l’étayer de toutes ses preuves, et la défendre contre toute attaque, en disputant pied à pied le terrain à ses adversaires. Ces pages sur l’existence de Dieu donnent amplement la mesure de son talent en ce qui touche la philosophie, la plus élevée de toutes les sciences humaines.
Traitant de la loi morale, M. Demers, “ repousse énergiquement le faux dogme de la souveraineté du peuple, et enseigne, conformément à la vraie doctrine sociale, que, même dans les pays aux formes démocratiques, le pouvoir suprême réside, non dans la multitude, mais dans
MELANGES CANADIENS
les personnes élues pour lui donner des lois1 Il réprouve avec non moins de force l’indifférentisme religieux prôné par le libéralisme, et il distingue, connue il convient, la tolérance théologique ou dogmatique (laquelle n’est jamais permise) de la tolérance purement civile ou politique. Dans le nouvel état social où les faits nous avaient placés, pareil enseignement était doublement précieux.
Ces notions et ces distinctions accusent, chez leur auteur, un grand sens de la doctrine. La probité toutefois nous contraint d’ajouter que l’ouvrage de M. Demers n’est pas sans défauts. Ce que les modernes appellent la métaphysique générale ou l’ontologie, est à peine effleuré2 . Séduit par de Bonald, l’auteur donne dans son système sur l’origine des idées par l’enseignement social3. Il ne semble pas avoir saisi, dans toute son essentielle vérité, le concept fondamental de l’union de l’âme et du corps, et de la constitu-