‹ Etudes et appreciations. -- (volume 5)Chapitre 6 sur 137 · Le Parler français, oct · texte numérisé non relu

Le Parler français, oct

MELANGES CANADIENS

Par vocation même, le ministre des autels doit se faire tout à tous. Et si l’Eglise ne le charge, directement et principalement, que du soin des âmes, ce souci religieux ne peut totalement s’abstraire des intérêts temporels auxquels il est mêlé. Le pasteur zélé s’identifie en quelque sorte avec ses ouailles. Il suit de l’œil leurs travaux ; il partage leurs joies ; il sympathise à leurs souffrances ; et son saint ministère gagne en respect, en confiance, en fruits de salut, ce que sa personne dépense d’activité sociale bien réglée et de dévouement éclairé et assidu à la cause du progrès même matériel. C’est un fait maintes fois constaté : le laboureur qui, d’un égal amour, s’attache au sol où sa charrue s’enfonce, et au foyer paroissial d’où rayonnent sur lui et sur son œuvre les influences et les bénédictions du prêtre, puise dans sa vie de labeur, pieusement conduite et chrétiennement supportée, des énergies spirituelles admirables, et les plus solides garanties de persévérance dans le bien.

C’est donc par un heureux calcul de foi, et c’est aussi par un noble instinct de race, que le prêtre canadien-français s’intéresse si vivement, et dans sa paroisse, et dans son pays, aux choses de l’agriculture et aux classes qui s’y adonnent.

Lui-même, le plus souvent, est un enfant du sol. La plupart de nos ecclésiastiques ont grandi â l’ombre d’un clocher rural. Leurs yeux se sont

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emplis de bonne heure des visions d’une nature tantôt riante et calme, tantôt majestueuse et puissante, toujours enchanteresse. Leurs âmes ont reçu du parterre gracieux où elles sont écloses, et du spectacle de tant de beautés pures, de tant de scènes innocentes, de tant de faits liés à la terre ancestrale, les impressions les plus vivaces. Et cette empreinte qui est en elles, et dont elles sont hères, elles la portent jalousement, je dirais religieusement, sous tous les deux. Jusque par delà les mers et jusqu’au milieu des voyages les plus distrayants et des affaires les plus absorbantes, ces souvenirs du lieu natal et des chers paysages canadiens, flottent autour de l’esprit, le captivent et l’ embaument.

En parcourant les mémoires intimes — mémoires dédiés à ses neveux et nièces — d’un prélat1 qui vit le jour dans une de nos paroisses de campagne, et qui, devenu professeur, directeur, supérieur de Séminaire et recteur d’Université, et, entre temps, plusieurs fois délégué auprès du Saint-Siège, garda toujours vivants les souvenirs de sa jeunesse et des travaux accomplis sous ses yeux, nous nous sommes davantage persuadé de tout ce qu’il y a de vérité psycholo-

1. Mgr Benjamin Pâquet, ancien recteur de l'Université Laval, né à Saint-Nicolas (comté de Lévis) le 27 mars 1832 de Etienne Pâquet, cultivateur, et de Ursule Lambert, et décédé au Séminaire de Québec le 25 février 1900.

gique dans l’influence du milieu rural sur lesgoûts, les aptitudes, les jugements de ceux qui y sont nés, et sur l’intelligence qu’ils ont du rôle capital et primordial de nos bonnes populations agricoles.

Ces mémoires sont datés de Rome.

Mgr Pâquet, leur auteur, représentait alors dans la Ville éternelle l’éminentissisme cardinal archevêque de Québec, et il y prenait la défense des intérêts très graves qui lui avaient été confiés. Le prélat aimait la vie romaine. Il goûtait les fortes leçons d’expérience et d’art qui se dégagent, à Rome, de l’ensemble des hommes et des choses. Il jouissait du parfum religieux qui s’en exhale, et aussi des vues ravissantes offertes à l’œil récréé, et jamais lassé, par ce mélange de prés et de ruines, de villages et de collines, qui ceinturent si gracieusement la capitale du monde catholique.

Et pourtant, malgré ces distractions et ces préoccupations, par un élan du cœur et par un retour spontané, sa pensée se reportait vers le pays natal, et dans le pays natal, vers ce coin de terre où s’essayèrent ses premiers pas, et où dorment ceux qui eurent, avec Jésus et la Vierge, son premier amour. Et dans cette vision d’un passé déjà lointain, et à travers les deuils et les déboires de la vie, lui apparaissaient les ancêtres à l’âme si fortement trempée, les siens d’abord, puis, dans leurs "personnes, tous ces hommes

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de foi et toutes ces femmes de cœur qui ont fait de notre sol, remué, fécondé, sanctifié, le berceau modeste et illustre d’innombrables et admirables générations de chrétiens.

Il nota et laissa aller au gré de la plume ses pensées. Ce tableau tracé d’un style fruste, mais sincère et tout en relief, nous a charmé. Et nous avons cru que le public serait heureux d’y voir, comme nous-même, non pas seulement l’expansion d’une âme débordante de piété filiale, mais encore et surtout l’ambition d’un esprit ouvert et soucieux de mieux faire connaître des jeunes, et de mieux faire estimer de tous, nos foyers et notre patrie.

C’est vers ses aïeux dont il décline avec respect les noms, et c’est spécialement vers ses parents les plus proches auxquels il doit la vie, que se portent les premiers .regards de l’auteur des mémoires. Il loue leur esprit de foi et leur piété profonde. “Autant, dit-il, ils étaient laborieux,, autant ils aimaient Dieu, le servaient fidèlement, et s’efforçaient de le faire aimer et servir par leurs enfants et par tous ceux qui dépendaient d’eux. A peine commencions-nous à parler que notre mère nous apprenait à faire le signe de la croix, et nous enseignait les prières du matin et du soir, le bénédicité et les grâces. ”

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La prière du soir était dite en commun. C’est la mère “ qui la récitait avec une piété, une foi ■et une onction ” dont le fils déjà vieilli se souvient ■comme d’hier, et qu’il ne peut rappeler sans la plus tendre et la plus reconnaissante émotion.

Pendant le Carême, ajoute-t-il, outre la prière ■ordinaire du soir, nous récitions le chapelet en commun. La famille était toujours représentée par quelques membres à la prière et à l’instruction qui se faisaient à l’église, et ceux-ci, à leur retour, avaient l’obligation de donner une analyse de la conférence de monsieur le curé. ”

On nous pardonnera de reproduire ici ces détails confiés par l’auteur à des pages toutes familières, et qu’il était loin, certes, de destiner à la publicité. Si nous soulevons le voile d’intimité qui les couvre, c’est que nous voyons là des traits de mœurs chrétiennes, non pas propres à une famille seule, mais communs autrefois à toutes nos bonnes familles canadiennes, et qui malheureusement depuis quelques années tendent à s’effacer.

Cette tendance est regrettable ; et tous ceux qui veulent un Canada heureux et prospère ont le devoir de la combattre, et de faire en sorte que les milieux où elle s’introduit, reviennent aux anciennes et si religieuses pratiques des aïeux.

Un peuple qui prie est un peuple fort. Sont tenus de prier, non seulement les personnes, mais

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les familles, mais les villages, mais les cités et les nations. Dieu bénit et soutient les hommes de labeur qui lui consacrent leurs projets et leurs travaux, comme il bénit et récompense les soldats qui mettent sous son patronage le sacrifice héroïque de leurs vies et le succès final de leurs armes.

Mgr Paquet nous parle en ses mémoires des écoles rurales, telles qu’il les vit fonctionner au temps de sa jeunesse, et du soin que prenaient, en général, les parents d’y envoyer leurs enfants.

Il eut lui-même pour précepteur un homme fort compétent1, “ dont l’école, dit-il, était célèbre dans tout le comté de Dorchester auquel Saint-Nicolas appartenait alors, et était tenue d’après les méthodes les plus perfectionnées ”. Ce maître d’école, instruit et consciencieux, eût pu en remontrer à beaucoup d’esprits forts et de penseurs en herbe. “ Je n’ai jamais oublié, dit l’auteur des mémoires, la recommandation qu’il nous faisait souvent. Elle ne révèle pas seulement un philosophe, mais aussi un homme profondément chrétien et versé dans la spiritualité :

Etudiez bien, mes enfants, car plus vous serez

1. Cet instituteur s’appelait Joseph Croteau. Une de ses filles a été religieuse ursuline à Québec sous le nom de Sainte Adélaïde ; plusieurs de ses petites-filles et arrière-petites-filles sont aussi entrées dans diverses maisons religieuses.

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savants, mieux vous connaîtrez Dieu ; et plus l’on connaît Dieu, plus on l’aime. ” L’auteur ajoute : “ Aucun n’a mieux dit, pas même saint Thomas. ”

Ce régent vraiment modèle voyait plus loin que les murs étroits de son école, et plus haut que l’horizon des cartes jaunâtres suspendues à ces murs. Aimant beaucoup ses élèves, il ne négligeait aucun moyen ni aucune occasion de les récréer et de les instruire. “ C’est ainsi, écrit son reconnaissant disciple, qu’en 1843 ou 1844 il loua un bateau à vapeur et, par une belle journée d’été, conduisit à Québec tous les enfants et jeunes gens qui suivaient ses classes. Il nous fit lui-même visiter les églises et les principaux monuments de la ville, en nous donnant les explications les plus intéressantes. ”

Si l’on se reporte, dans le passé, à soixante-dix ans de distance, on admettra, croyons-nous, qu’il y a dans cet acte d’un simple instituteur de campagne quelque chose de peu banal, et un exploit de pédagogie qui honore tout à la fois l’homme, la profession, et la race.

L’une des manifestations les plus caractéristiques de l’esprit ■ religieux dont nos populations rurales ont toujours fait preuve jusqu’à ce jour, c’est la fréquentation régulière de l’église, et l’assistance scrupuleuse aux offices divins, le dimanche. Cela date des origines mêmes de la colonie.

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Notre chroniqueur y trouve la matière des plus émouvants souvenirs.

Il revoit par la pensée les offices et les exercices religieux de sa paroisse. Il se représente fidèlement tous les acteurs du pieux drame liturgique. Il entend l’écho des chants sacrés qui réjouirent et édifièrent son adolescence ; et la voix, surtout, de l’ancien curé1, “ la plus douce, dit-il, la plus harmonieuse, la plus souple, la plus sympathique que l’on puisse imaginer,” semble résonner encore, toute pure et toute fraîche, à ses oreilles. Tout, dans l’église vénérable, parle à son âme de chrétien et en même temps à son cœur de fils. Et ce prélat qui parfois put paraître à quelques-uns sombre et sévère, on le voit s’attendrissant à l’évocation des joies saintes qu’il goûta près du Dieu de sa jeunesse, et c’est les yeux voilés de larmes qu’il reconnaît, dans les processions dont la paroisse natale est chaque année le théâtre, et qui se font pour honorer la Reine du ciel, l’humble statue en bois doré que sa mère avait elle-même achetée, et que ses mains actives entouraient dévotement de fleurs, alors qu’elle était trésorière de la confrérie du Carmel.

Aussi bien, n’est-on pas surpris des termes émus par lesquels l’auteur des mémoires traduit ses impressions sur le dimanche canadien.

1. L’abbé Etienne Baillargeon, frère de Mgr C.-F. Baillargeon, archevêque de Québec.

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Quel beau et touchant spectacle, dit-il, que le dimanche à la campagne, sur les rives du Saint-Laurent ! Non, rien de semblable nulle part ailleurs. J’ai parcouru bien des fois l’Europe ; j’ai vécu pendant neuf ans à Rome où j’ai assisté aux plus imposantes cérémonies religieuses des grandes basiliques de la Ville éternelle, et rien ne m’a impressionné aussi vivement, rien n’a remué aussi profondément mon âme que la grand’messe du dimanche et des fêtes dans l’église de ma paroisse natale. La population de tout un territoire, composée de parents et d’amis qui se considèrent comme des frères, et qui ne sont en réalité que les membres d’une seule et même famille dont le curé est le père vénéré, vient chaque dimanche s’agenouiller au pied des autels, prier, chanter, et offrir avec son pasteur l’auguste sacrifice qui a racheté le monde. Une même foi, une même espérance, une même charité, les mêmes sentiments et les mêmes aspirations animent tous ces chrétiens. Dans un recueillement profond, dans un ordre parfait, le rayonnement du bonheur au front, en union avec les générations disparues dont les tombes environnent le temple sacré, ils adorent, ils prient, ils remercient le Dieu qui fait croître leurs moissons, qui les protège et répand ses bénédictions sur leurs travaux et leurs familles. N’est-ce pas là vraiment un avant-goût des joies du ciel ?

Comme l’auteur de ces lignes s’est bien rendu compte de ce qu’est le dimanche, pieusement observé et rigoureusement sanctifié, dans la vie et l’histoire des peuples, et comme il a raison de dire à ceux qui le lisent : “ Gardez fidèlement les traditions de vos ancêtres ; observez religieusement le saint jour du dimanche ! ”

Nos pères se montraient inviolablement fidèles

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à cette grande tradition chrétienne de l’observation des jours fériés. Et c’est grâce à cette pratique, et c’est en s’appuyant par elle sur la forcemême de Dieu, qu’ils maniaient la hache avec tant de vigueur, qu’ils luttaient si courageusement contre la forêt géante, qu’ils promenaient si joyeusement dans le sol vierge le fer tranchant de la charrue.

“ Vos aïeux, écrit Mgr Paquet à ses neveux et nièces, vos aïeux, remplis de courage et d’espérance, comptant sur le secours de Dieu qu’ils avaient invoqué et qu’ils ne cessèrent de prier, accomplirent le grand travail de leur vie avec une persévérance héroïque et que des vues surnaturelles seules ont pu soutenir. ” Ce que le prélat dit ici de ses propres parents, il le pensait sans doute, il eût pu l’affirmer avec non moins de vérité de tous nos pionniers du sol et de tous nos défricheurs de terres boisées ou incultes. Nous oublions trop, nous qui jouissons en paix du fruit de leurs travaux, ce que coûtèrent de peines et de sueurs, de privations et de sacrifices, à ces héros de la serpe et de la cognée, les plaines herbeuses et les moissons opulentes qui ondulent maintenant sous nos yeux.

Avec un sens très vif du passé et avec une sorte de satisfaction attendrie, l’écrivain des mémoires passe brièvement en revue les merveilles opérées, sur le domaine familial, par l’énergie des ancê-

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très. Fils d’une terre d’abord ingrate, mais que l’art industrieux et le labeur obstiné du chef de famille ont fécondée et transformée, il évoque par la pensée cette métamorphose qu’il admire, et il en suit d’un œil réjoui tous les progrès et toptes les étapes. “ Bientôt, dit-il, le sol se dé- 'chire ; les fossés et les rigoles se creusent ; les clôtures de cèdre s’élèvent et s’aligent ; les pierres disparaissent des champs et s’amassent en des chaînes régulières ; les épines et les ronces sont arrachées ; la culture s’avance ; la forêt recule. ”

Malgré cinquante ans passés loin de la terre natale, fidèlement, religieusement, le prélat se remémore l’une des scènes les plus belles et les plus touchantes de la vie agricole. Sous ses yeux se dresse l’image de son père sillonnant les guérets d’un pas agile, et jetant d’une main confiante la poignée de blé qui porte l’avenir. Il s’arrête pour contempler ce geste sublime, et avec un accent pénétré où l’on sent de l’admiration, de l’émotion et de la tendresse, il s’écrie : “ Qui jamais a su semer comme lui ?”

Ce n’est pas là, chez notre auteur, une vaine formule d’un personnalisme étroit ou d’un sentimentalisme vulgaire. Quoique absorbée par les graves soucis d’une vie d’enseignement ou d’administration, son âme demeurait sensible aux beautés de la nature, et les images rustiques du passé s’étaient gravées dans sa mémoire comme en

■d’indestructibles tableaux. “ J’ai toujours aimé les arbres, écrit-il ; chaque fois que je revois ces témoins des temps disparus, j’engage conversation avec eux, et c’est toute une histoire qu’ils me raconteut. ” Il se rappelle le vieil érable du coteau, encore élégant et robuste, malgré les rugosités de son tronc et la ramure ébréchée de son panache ; et il aperçoit à travers l’espace l’orme gigantesque qui, de très loin et depuis longtemps, sert d’amers aux navigateurs. “ Ce sont, dit-il, deux compagnons d’enfance que nous avons vus grandir. Que d’oiseaux ont fait leurs nids dans ces deux arbres ! Combien y ont pris leur premier essor ! Combien se sont reposés et balancés sur leurs branches ! Que d’autres, venant des pays lointains, ont trouvé là, dans les rameaux touffus, une douce hospitalité, un refuge contre la tempête ou contre les ardeurs du soleil ! Qui pourrait noter tous les accords harmonieux dont ces arbres ont retenti ? Qu’ils vivent longtemps encore et pleins de force, renouvelant chaque printemps leur feuillage et leur grâce ! ”

En lisant ces réflexions dictées par le culte d’un passé agreste, mais riche de poésie et de souvenirs, nous nous rappelions ce que dit quelque part1 Mgr Bougaud “ de l’attendrissement

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