Discours (3e éd.), p
de certains lieux, de certains sites, de certaines saisons, de certaines heures
Les cœurs les plus forts, fait-il observer, n’y résistent pas. Revoir, par exemple, après de longues années la maison paternelle ; ces arbres qui ont vieilli comme nos rêves ; ces allées envahies par la mousse, comme notre vie hélas ! par le désenchantement, chercher sur le sable les traces disparues de sa mère, de ses sœurs ; s’asseoir à la tombée de la nuit sur ce banc solitaire où tant de fois on s’est assis avec elle et où on ne la retrouve plus ; la tristesse des heures s’harmonisant avec la tristesse des souvenirs ; les lieux évoquant les âmes ; les âmes évoquant les lieux ; Dieu transpirant à travers les lieux et les âmes ; non, on ne résiste pas à de telles impressions ; et, pour un instant du moins, l’âme s’élève au-dessus des ombres, et elle touche Dieu à travers les pâles et chères images qu’il nous a données de lui.
C’est ce qui fait le charme singulier et réconfortant des milieux terriens où la plupart de nos familles ont pris souche, et où par leur constance, leur esprit d’épargne, leurs industries multipliées, elles se sont créé une modeste aisance.
Le machinisme a modifié de façon très notable les conditions d’existence et de travail de nos populations rurales. C’est encore l’œuvre de l’homme qui s’exécute, mais moins par l’intervention de ses bras que par celle des instruments où il semble avoir enfermé et comme emmagasiné son énergie et ses calculs.
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Mgr Pâquet note cette évolution de la maind’œuvre. Et il se reporte, pour la mieux marquer, aux années de son enfance, alors que les cultivateurs, soucieux avant tout d’une lingerie peu coûteuse et de vêtements chauds et durables, fabriquaient eux-mêmes la toile et l’étoffe. “ Une scène champêtre, dit-il, que je n’ai pas oubliée, à laquelle je pense souvent vers l’automne, et que j’aimerais bien à revoir, surtout s’il était possible de faire revivre les anciens acteurs, c’est le broyage1 du lin. ” Et l’auteur, en un récit varié, coupé d’observations et d’anecdotes, s’applique à montrer tout l’intérêt à la fois économique et poétique qu’offrait cette opération aujourd’hui désuète.
C’est d’abord le décor de la scène, telle que vue par lui-même, dans les replis d’une anse bien connue, qui se présente à sa mémoire.
Le site de l’anse, écrit-il, est admirable. Cette coquille ouverte sur le majestueux -Saint-Laurent, bordée d’arbres séculaires et de taillis qui encadrent des vergers et des prairies, sillonnée le printemps et l’automne par un torrent mugissant, lequel devient l’été un ruisseau murmurant sous la verdure, est le séjour aimé des oiseaux et le salon habituel où se donnent leurs concerts. Elle rappelle les beaux paysages de la Suisse. Au mois de juin, quand la nature a complètement revêtu les ornements de son éternelle jeunesse, que les arbres
1. On disait à la campagne “ brayage ”, et on appelait “ brayes ” (broies) les instruments destinés à broyer le lin.
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sont couverts de fleurs, que l’air est embaumé de mille parfums, vers le soir, au moment où le soleil, terminant sa carrière de chaque jour, adoucit ses feux, et alors que les chantres ailés entonnent leur dernier hymne à Dieu, que leurs notes éclatantes ou plaintives semblent un écho lointain de lyres, de harpes et de guitares, et que l’eau transparente du fleuve, baignant le pied des taillis, paraît une glace étincelante où tous les objets vont se refléter, ce spectacle merveilleusement beau ne donne-t-il pas quelque idée de l’Eden habité par nos premiers parents ?
Dans l’Eden, toutefois, nul besoin de travailler pour se vêtir. Et, ici, c’est l’un des facteurs d’une toilerie domestique jadis indispensable qui se met en action, et qu’ils s’agit de décrire. L’auteur le fait avec une précision et une abondance de détails remarquable, et où rien n’est omis : ni les teintes pourprées de l’automne, ni les apprêts spéciaux du broyage, ni le costume pittoresque des broyeuses, ni les brisoirs qui se rangent en hémycycle autour du fourneau, ni le feu qui s’allume, ni l’effort bruyant et rythmé sous lequel se broie le lin, ni les rires qui éclatent et dominent la scène rustique, ni les propos, les gaietés et les histoires, ni enfin l’angélus qui sonne et que l’on récite pieusement à haute voix.
Ce dernier détail, dans sa simplicité naïve, montre mieux que toute parole humaine comment nos nobles ancêtres comprenaient le travail, et à quelle source ils puisaient chaque jour la force qui anime le bras et la foi qui soutient le cœur.
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L’auteur des mémoires mentionne, en outre, les différents procédés auxquels on soumettait la laine et par lesquels on préparait l’étoffe. Le foulage, comme le broyage, présentait un intérêt tout particulier. C’était moins une corvée qu’un divertissement. "On y invitait les garçons vigoureux du voisinage, sans excepter les hommes mariés à qui leurs femmes n’avaient pas fait perdre la gaieté. ” L’opération s’organisait sous forme de combat. Les lutteurs s’armaient de mailloches ; rangés symétriquement autour d’une fouloire, ils frappaient l’étoffe en cadence ; et pour ne pas laisser faiblir l’entrain, on le soutenait dès le début par des chansons animées et appropriées. “ Les dames elles-mêmes y venaient mêler leurs chants ; et au son de leurs voix, l’ardeur des fouleurs se faisait plus vive et les coups étaient mieux portés. ”
De la fabrication du sucre d’érable, Mgr Paquet, jeune encore, fut -également témoin ; et il en parle dans son journal, moins pour décrire ce que tous connaissent, que pour rappeler par quelles étapes cette exploitation toute canadienne a passé.
Rien de plus vif ni de plus vrai que ces simples paroles annonçant la saison du sucre : “ Par un beau matin d’avril, dit-il, après une gelée qui a durci la neige et permet de marcher sur la croûte, l’érablière et la cabane à sucre, plongées depuis
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onze mois dans la solitude et le silence, retentissent soudain de la voix de l’homme, du bruit de la hache et du maillet frappant sur la gouge : on entaille. ” Comment l’entaillage des érables, la manière de recueillir la sève, les procédés employés pour faire évaporer l’eau sucrée, ont été peu à peu améliorés, l’auteur le dit avec un réalisme qui révèle une grande expérience de jeunesse et une parfaite connaissance du métier. C’est un expert en la matière1. Il a goûté, dès son enfance, tout l’agrément et toute la saveur de cette industrie nationale, et il ne l’a jamais, depuis, malgré l’âge et les occupations, complètement perdue de vue.
C’est ce qui lui permettra un jour, devenu procureur du Séminaire de Québec, de surveiller, sur les fermes de cette institution, avec une particulière compétence, la fabrication du sucre du pays, comme aussi ses goûts de terroir, et ses notions de culture et d’arboriculture acquises sur le bien de famille, lui ont permis d’imprimer
1. Son esprit d’observation lui a fait remarquer que l’écureuil, lui aussi, et quelques jours avant l’homme, et sans marteau ni gouge, sait entailler les érables. “ Son procédé est bien simple. Il porte tous ses instruments avec lui. Au moyen de ses dents tranchantes comme un rasoir, il coupe le bord d’une petite branche qui aussitôt se met à pleurer. Puis, assis à sa manière, la queue relevée en panache, la figure rayonnante, tenant la brancheblessée entre ses deux petites pattes de devant, il boit tout i\ l’aise et à longs traits la sève sucrée ”.
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à l’exploitation des terres et à l’élevage du bétail appartenant au Séminaire un mouvement régénérateur. Sa paroisse natale elle-même lui doit, en grande partie, le succès des cultures fruitières si lucratives qui s’y font, et dont, il y a déjà plus d’un demi-siècle, il suggéra l’idée et favorisa l’essor.
Tant il est vrai que rien en ce monde ne se perd, et que toutes les connaissances, parcelles sacrées de vérité divine, portent avec elles leur utilité et trouvent tôt ou tard leur emploi.
Nous ne pouvons retracer au long les amusements de pêche1 et de chasse mentionnés dans les mémoires intimes et dont certaines descriptions très exactes ne sont pas sans une portée et une valeur historique même générale. Il y a, en particulier, concernant les mœurs des tourtes, gibier
1. La pêche à l’anguille, le long du Saint-Laurent et sur le sable du rivage, faisait partie des distractions utiles auxquelles les ancêtres aimaient à se livrer et qu’ils apprenaient à leurs fils. “ Dans la belle saison, lorsque le soleil couchant dore de ses feux les eaux paisibles du fleuve, que les magnifiques bateaux de la compagnie Richelieu, semblables à de grands cygnes blancs, passent en laissant un large sillon, ou encore lorsque les lueurs d’un immense bûcher allumé sur le rivage, tout près de l’eau, se reflètent au loin sur les flots, rien de plus émouvant que de sentir sa ligne emportée, secouée en tous sens avec vigueur par une énorme anguille, de la voir, au bout de quelques instants, sortir du fleuve en faisant des bonds formidables et en décrivant tous les mouvemets du serpent. Si vous goûtez une fois cette jouissance, soyez sûrs, lecteurs, que vous y retournerez ” (Mém. cit.).
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jadis si abondant1 et en même temps si recherché,, des récits et des observations dignes d’un ornithologiste averti. Et les écoliers de nos jours, en les lisant, n’apprendraient pas sans intérêt comment leurs devanciers savaient employer le temps des vacances, tourner d’une main les meilleures pages de Fénelon ou de Chateaubriand, et de l’autre emprisonner sous les mailles sournoises d’un rets toute une volée de pigeons sauvages, gentils et succulents. C’est la combinaison classique de l’utile et de l’agréable.
Citons ce passage dont les traits si saillants et si véridiques font tableau :
Généralement, dès notre entrée en vacances, nous trouvions la place à tourtes prête ; sinon, nous la préparions immédiatement, et nous commencions nos opérations qui étaient très bonnes ... La place à tourtes demandait des soins assidus. Le soir, au coucher du . soleil, lorsque les tourtes s’étaient retirées dans l’épaisseur de la forêt, il fallait la ratisser et arracher les herbes,, afin de lui conserver toujours l’apparence d’une terre nouvellement hersée et ensemencée. . . Une cabane faite avec des écorces d’arbres et des branches d’épinettes, était établie dans le bois à une centaine de pas de la place. Là aboutissait l’extrémité d’une corde attachée au pieu qui soutenait le rets. C’est de la cabane qu’ordinairement nous surveillions les mouvements des tourtes et que nous faisions nos observations sur leurs habitudes. Leurs cris joyeux, leurs ébats dans le
1. Voir Dionne, Les oiseaux de la -province de Québec, pp. 182-
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feuillage nous charmaient et nous faisaient trouver le temps court ... Si les tourtes faisaient défaut, en attendant leur arrivée, nous lisions Télémaque ou le Génie du Christianisme. Quel moment solennel, lorsque frappant vivement l’air de leurs ailes elles se mettaient à descendre des grands arbres en peloton, couvraient les perchoirs et les arbres secs, puis se jetaient sous le rets ! Comme le cœur battait alors !... Au temps voulu, lorsque nous croyions toutes les tourtes descendues, nous tirions vivement la corde, et le rets tombait. . . Nous ne faisions jamais plus de deux coups par jour, l’un le matin et l’autre le soir.
Nous arrêtons là l’analyse de pages trop intimes peut-être, mais où se découvre à nous, dans l’abandon et la candeur de narrés sobres et sûrs, tout un coin de vie bien canadienne.
Que cette vie de nos ancêtres nous apparaît digne et féconde ! et quelles sources de joies saines, d’enseignements utiles, de leçons pratiques et vivantes, n’ouvre-t-elle pas au poète, au littérateur, au moraliste, à l’historien, au sociologue !
Le clergé canadien-français l’a compris. Et c’est une de ses tâches préférées de remettre souvent sous les yeux des générations actuelles le mérite de celles qui ont creusé les premiers sillons ; et c’est une de ses fonctions glorieuses de prêcher partout l’attachement au sol, le culte et la culture de la terre.
La terre est le grenier des peuples.
Elle est aussi l’autel mystérieux où les familles
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offrent à Dieu, dans une atmosphère de paix et de foi, l’hommage de probité, de piété et de frugalité, qui appelle sur elles et sur toute la nation les clartés qui illuminent et les bénédictions qui sauvent.