‹ Etudes et appreciations. -- (volume 5)Chapitre 62 sur 137 · Institutiones philosophicœ in compendium redactœ · texte numérisé non relu

Institutiones philosophicœ in compendium redactœ

2. Ce changement de manuel est ainsi noté, dans ses “ Etapes d’une Classe”, par M. le Chanoine D. Gosselin, lorsque parlant de son professeur de philosophie, l’abbé L.-H. Pâquet, il écrit (pp. 178-179) : “Il nous avait apporté de Rome l’excellent manuel Tongiorgi. Cet auteur, qui n’a que le défaut d’être trop laconique, facilitait la tâche du professeur et des élèves. Du premier, il n’exigeait que de brefs commentaires, peu de développements ; aux derniers, il fournissait une petite somme substantielle et assez complète des matières qu’un manuel de philosophie, même élémentaire, ne peut passer sous silence. ”

la matière et de la forme qui joue un rôle si considérable dans la philosophie et même dans la théologie thomiste, se voyait relégué au nombre des fables et des impossibilités. L’auteur donnait, de la personnalité humaine, une définition inexacte, peu en harmonie avec les enseignements de la science sacrée, et dont les adversaires de la divinité du Christ eussent pu abuser. En outre, la question de plus en plus importante de l’éducation n’était pas mieux traitée dans ce volume que dans les textes précédents.

Bref, malgré les services appréciables et appréciés rendus par Tongiorgi, on pouvait souhaiter un manuel plus sûr, plus adapté aux nécessités croissantes, et plus foncièrement imprégné de l’esprit de saint Thomas.

Lorsque donc Léon XIII, par sa célèbre encyclique Æterni Patris, remit sous les yeux du monde savant la philosophie, si funestement oubliée, de l’Ange de l’Ecole, et réclama pour ce corps de doctrines une place d’honneur dans l’enseignement chrétien, le Conseil du séminaire de Québec s'empressa d’adopter la résolution suivante : “ Ré¬

solu de conformer l’enseignement philosophique à la dernière encyclique de Léon XIII1. ” Quelques mois après, la “ Somme philosophique ”

1. Cahier des délibérations (Arch. du Sém.). Cette décision est du 9 septembre 1879 ; l’encyclique Æterni Patris avait été promulguée le 4 du mois précédent.

du cardinal Zigliara était choisie comme manuel1, et, pendant près de trente ans, dans la classe de philosophie de presque tous nos collèges, cet ouvrage du docte dominicain a tenu sous son empire, en même temps que la pensée inspiratrice des maîtres, l’effort intellectuel des élèves.

L’innovation était heureuse2. Elle faisait entrer l’enseignement canadien dans le grand courant doctrinal déterminé par le Pape. Elle évoquait, au centre même de la pensée et de l’influence françaises en notre pays, l’image et

1. Ce choix se fit au Congrès des études de 1880. Entre le manuel de Tongiorgi et celui de Zigliara, la philosophie de Sanseverino, bien franchement thomiste, fut en usage, croyons-nous, pendant une année. L’abbé O.-E. Mathieu, l’archevêque actuel de Régina, se montra l’un des ouvriers les plus actifs de la nouvelle réforme.

2. Il n’est que juste de faire observer que saint Thomas d’Aquin n’était pas un inconnu à l’Université Laval, et que, dès 1874, deux professeurs de cette institution, l’abbé L.-N. Bégin et l’abbé L.-H. Pâquet, en avaient, dans une circonstance solennelle, prononcé l'éloge et préconisé les principes et les méthodes (cf. t Sixième Centenaire de saint Thomas d’Aquin, Québec, 1874). Saint Thomas avait eu aussi en d’autres maisons des admirateurs. A part M. Desaulniers, de Saint-Hyacinthe, dont nous avons déjà parlé, mentionnons le nom de M. Th.-M.-O. Maurault, auteur d’un discours, Saint Thomas d’ Aquin, prononcé au séminaire de Nicolet, le 27 juin 1876. M. l’abbé Maurault professa la philosophie à Nicolet pendant quelques années. 11 mérite d’être placé au nombre des Canadiens qui comprirent le mieux l’importance de la restauration des études philosophiques d’après saint Thomas d’Aquin (cf. l’abbé Douville, Hist. du Collège-Séminaire de Nicolet, t. n, pp. 128, 157 et suiv.).

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l’exemple d’un des princes de la science, et elle fournissait à nos travailleurs du cerveau et de la plume le moyen de souder, ou mieux cl’ harmoniser dans une alliance féconde, les vérités supérieures qui sont, en tout temps, la loi des esprits, et les notions positives répandues dans le champ de l’expérience et dont se glorifie spécialement notre époque.

Que de générations d’étudiants ont été formées par Zigliara et ont appris, à l’école de ce maître, les secrets du raisonnement et le chemin de la certitude, les principes d’ordre et de lumière qui rayonnent des sommets de l’être sur le Créateur et sur ses œuvres, les règles de morale, de religion et de justice auxquelles tous les actes humains, individuels ou collectifs, sont soumis ! Le manuel du savant religieux était doublement classique. Il l’était par la forme, la pureté de la langue et l’élégance du style ; il l’était surtout par le fond, en faisant revivre sous leurs traits véritables, quoique rajeunis, la plupart des doctrines les plus importantes de saint Thomas d’Aquin.

Ces raisons expliquent le succès merveilleux de l’ouvrage.

L’auteur, aussi érudit que profond, pouvait étayer ses opinions et ses jugements, tout ensemble, d’une argumentation serrée, et d’une vaste lecture. Sa science de l’antiquité et du moyen âge lui permettait de rendre justice aux génies bienfai-

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sants qui dictèrent à la philosophie les normes essentielles et immuables dont elle ne saurait s’écarter sans déchoir. Sa connaissance des systèmes nouveaux, et des progrès de l’observation et de l’induction, lui donnait l’autorité voulue pour concilier la conception scolastique de l’être humain, et de tous les êtres, avec les données certaines de la science expérimentale.

Ce philosophe, comme ceux de son école, ramène en effet tous les sujets qu’il traite à l’étude approfondie des principes. La puissance et l’acte, les propriétés et les perfections de l’être, la substance et les accidents, les causes, toutes ces questions abstraites, mais nécessaires, occupent dans son manuel la place fondamentale qu’elles tiennent dans la nature elle-même. Et ces notions, hors desquelles l’effort philosophique n’est qu’un jeu stérile, jettent sur tous les problèmes, sur Dieu, sur l’âme, sur le monde, des clartés qui rendent la philosophie de Zigliara tout à la fois objective et lumineuse.

Mais, à mesure que l’homme progresse dans l’étude d’un ouvrage, la flamme qui éclaire ses pas lui découvre chaque jour davantage, d’un côté ce qu’il convient d’y admirer, et de l’autre ce qu’il faut regretter d’y voir ou de n’y point voir. L’érudition dont Zigliara donnait des preuves si sûres, entravait çà et là, surtout dans un manuel destiné à des jeunes gens, la marche

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de l’esprit. La pensée des débutants flottait indécise à travers l’exposé trop diffus de quelques systèmes. Quelques démonstrations semblaient pouvoir s’abréger sans préjudice pour les élèves. Et, d’autre part, certaines questions, rendues plus actuelles par le cours du temps et l’évolution des idées, paraissaient insuffisamment traitées.

Voilà pourquoi l’un des professeurs de l’Université Laval de Québec, M. l’abbé Lortie, conçut il y a quelques années le dessein de publier luimême un manuel plus conforme aux exigences présentes. Ce projet, très honorable pour notre enseignement canadien, s’est réalisé à la satisfaction générale1. L’ouvrage de M. Lortie, peu différent en substance de celui auquel il a succédé, plus bref cependant et en même temps plus complet, représente aujourd’hui la doctrine et l’orientation intellectuelles qui distinguent nos écoles de philosophie. Il est le texte suivi dans toutes les maisons enseignantes affiliées à l’Université, c’est-à-dire dans près de vingt-cinq collèges et séminaires. Paru en 1909, il a atteint sa troisième édition.

Nous devons ajouter que ce manuel a franchi les bornes de notre province, qu’il est commenté à Ottawa, à Saint-Boniface, et dans quelques

1. Voir ce que nous en disons ailleurs, Discours et Allocutions,

pp. 297-299.

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maisons des provinces maritimes (le collège de Memramcook et celui de Saint-Dunstan) .

Au reste, l’enseignement de la philosophie donné dans les collèges catholiques canadiens, sans se faire toujours d’après les mêmes auteurs ni présenter partout les mêmes nuances d’opinion, révèle une préoccupation commune : celle de s’inspirer aux sources traditionnelles. Et le travail doctrinal opéré à Québec ne saurait, non plus, faire oublier celui qui s’est accompli en d’autres centres intellectuels plus récents, notamment dans la ville et la région de Montréal, par les soins des fils de M. Olier.

Le séminaire de philosophie de Saint-Sulpice remonte à la première période du régime anglais. Nous n’avons que peu de détails sur les débuts de l’enseignement philosophique en cette maison. Là, sans doute, comme à Québec, on dut se ressentir de la pénurie des livres, et des effets du malaise qui étreignait la société canadienne. Chaque professeur enseignait d’après les leçons manuscrites qu’il avait rédigées lui-même, ou qu’il tenait d’un collègue plus ancien. Les hommes distingués sortis de ce foyer d’études, et qui, soit dans l’Eglise, soit dans l’Etat, remplirent les fonctions les plus éminentes, nous laissent assez deviner de quels soucis leur formation philosophique fut entourée.

Dès l’aube de la restauration thomiste, Saint-

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Sulpice entra avec ardeur dans le mouvement d’idées d’où cette restauration était née. L’abbé Farges, l’un de ses fils de France, et l’une des gloires les plus pures de l’école néo-scolastique, inaugurait alors cette série de travaux qui l’ont rendu célèbre parmi les philosophes catholiques des deux mondes. A Montréal, on adopta d’abord, comme manuel basé sur les principes de saint Thomas, les éléments de philosophie de Sanseverino. Puis, à Sanseverino succéda l’abbé Vallet, sulpicien, auteur de plusieurs ouvrages philosophiques très estimés1. Après Vallet, on enseigna Zigliara ; après Zigliara, Farges et Barbedette (un raccourci des doctrines répandues dans l’œuvre complète de Mgr Farges). Finalement l’ouvrage de l’abbé Lortie, plus en accord avec le programme philosophique de Laval, fut choisi dans ces derniers temps de préférence aux manuels européens.

Notons ici en passant qu’une mention est due, dans l’histoire de notre enseignement de la philosophie, au Collège canadien fondé à Rome en 1887 par l’action généreuse des messieurs de Saint-Sulpice. Combien de nos jeunes prêtres, grâce à cette fondation, sont ailés recueillir, des lèvres des grands maîtres, les leçons de doctrine

1. Le manuel de philosophie de l’abbé Vallet est le texte suivi actuellement dans le collège des Eudistes de la Nouvelle-Ecosse.

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qui attirent vers les chaires romaines l’élite de la jeunesse cléricale, et que ces studieux, revenus chez nous, ont pu, à leur tour, distribuer aux nombreux élèves de nos séminaires et de nos collèges !

Montréal possède, à part le collège des Sulpiciens, deux autres maisons d’enseignement secondaire, le collège Sainte-Marie et le collège Loyola, tenus par les RR. PP. Jésuites. Nous n’avons pas besoin de dire avec quel soin les fils de saint Ignace voulurent, dès l’origine, conformer aux traditions de leur société et aux directions de l’Eglise l’enseignement donné dans leurs classes de philosophie. L’illustre Liberatore, qui a si hautement mérité de la science chrétienne, fut d’abord l’auteur suivi. Après lui, le père Tongiorgi, dont nous avons parlé plus haut, puis les pères Russo et Jouin, avec des qualités réelles, quoique inégales, se sont tour à tour disputé l’honneur de former l’esprit des jeunes gens dont les Jésuites dirigent l’instruction. La philosophie de Jouin, actuellement en usage, jouit d’un juste renom de clarté dans les idées et de netteté dans l’expression. Sa sociologie est particulièrement soignée.

Cet ouvrage fut enseigné pendant quelques années au collège de Saint-Boniface, tenu également par des Pères de la Compagnie de Jésus, et affilié à l’Université de Winnipeg. Le manuel de l’abbé Lortie sert maintenant de texte entre

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les mains des élèves, mais le programme déborde le cadre didactique. Des commentaires tirés d’autres auteurs, de Fonsegrive, Maher et Rickaby1, de Bossuet, Lacordaire, Félix et Monsabré, tempèrent l’aridité du cours. Et des dissertations (d’après Hervé Bazin, Cathrein et Burke) sur l’économie politique qui est comme une annexe de la philosophie morale, complètent le cycle des leçons.

Le collège Saint-Michel, érigé à Toronto, et affilié à l’université de ce nom, n’offre pas un programme moins varié. Le fond de l’enseignement est emprunté à Aristote et à saint Thomas ; et sur cette base solide, des philosophes plus récents, tels que le chanoine Sanseverino et les pères Hickey et Rickaby, apportent leurs vues personnelles et leurs interprétations des vieux textes. Ce qui distingue cette maison ontarienne, c’est que les méthodes inductives et expérimentales y sont l’objet d’une attention très marquée, et que, dans un premier cours d’abord, puis dans un cours supérieur, une place considérable est faite aux études psycho-physiologiques.

Nous venons de mentionner, parmi les auteurs consultés à Toronto, le père Hickey. C’est un cistercien qui a composé, d’après la méthode sco-

1. Ces deux auteurs font partie du comité des Jésuites anglais qui ont rédigé l’excellent ouvrage de vulgarisation philosophique connu sous le nom de philosophie de Stonyhurst.

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lastique, un abrégé de philosophie nourri des

doctrines de l’Ecole et muni en même temps d’une

documentation moderne abondante. Le collège »

Saint-François-Xavier d’Antigonish, dirigé depuis plusieurs années par des hommes d’une haute culture scientifique, en a fait le manuel de ses classes de philosophie. Ce collège, comme celui de Memramcook, a droit au titre d’université.

Le nombre de nos universités catholiques va croissant. Parmi ces institutions, l’Université d’Ottawa, située sur les confins des deux grandes provinces canadiennes, et placée sous la direction des Révérends Pères Oblats, prend une importance qu’il convient de souligner. Fidèle au mot d’ordre des papes et à ses propres constitutions, cette maison d’études s’est toujours distinguée par un culte sincère pour les doctrines de saint Thomas. Le cours philosophique de Rothenflue y fut, dès le principe, adopté comme texte de classe. Puis, lorsque Zigliara parut, cet ouvrage, plus actuel, et plus sûrement thomiste, prit la place du premier. 11 a été lui-même remplacé, il y a quelques années, par la critériologie du père Janière et par la philosophie générale de l’abbé Lortie. Un coup d’œil jeté sur les thèses qui font la matière des études préparatoires aux grades, suffit pour nous convaincre du caractère très sérieux, très élevé, également traditionnel et progressif, de l’instruction donnée, en philosophie, aux étudiants

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qui suivent le cours de l’université catholique ontarienne. Ces thèses attestent, de la part des directeurs et du personnel enseignant, le grave souci de préparer des hommes capables de raisonner juste, et de résoudre, à la lumière des principes, les questions capitales soulevées, dans l’âge moderne, par la lutte des opinions et le mouvement des sociétés.

Tous nos religieux, du reste, sont dominés par le même souci, et rivalisent de science et de zèle pour imprimer aux études, dans leurs scolast-icats, un élan de plus en plus vif vers la supériorité intellectuelle. L’enseignement philosophique de ces divers Instituts varie sans doute quant à la forme, aux traditions de famille, et aux préférences d’auteurs. Mais ces diversités, sous l’influence de l’Eglise, tendent chaque jour à décroître, et elles n’entament pas, que nous sachions, le bloc des doctrines qui forment l’essence de la philosophie chrétienne.

L’éducation, à tous les degrés, est en progrès.

Nos Evêques suivent d’un œil attentif le fonctionnement du système ■ d’instruction et de formation philosophique organisé dans nos collèges. Dès 1878, les pères du sixième concile provincial de Québec formulaient, dans un décret1, un vœu spécial en faveur de fortes études scolastiques.

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