Farges-Barbedette, ouv. cit., 1. 1, pp
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des sens externes et internes, car l’expérience ne se peut faire sans la perception des objets singuliers. La synthèse, seconde partie de la méthode analyticosynthétique, consiste à faire des déductions par la puissance et la pénétration de la raison, c’est-à-dire de cette faculté qui, dans le syllogisme, peut saisir le lien entre les deux termes, par leur comparaison avec un troisième. 2° Par la nature de la philosophie. La philosophie est, en effet, une suite de conclusions tirées des principes rationnels : on trouve donc deux choses dans cette science, les majeures et les conclusions des syllogismes. Les majeures des syllogismes, telles que, par exemple, l’ordre de la nature est constant, le monde est contingent, sont obtenues par induction, c’est-à-dire par analyse ; c’est ensuite la déduction ou synthèse qui tire les conclusions. La méthode analytico-synthétique s’adapte donc à la nature de la science et à la nature de l’homme ; c’est elle qu’il faut prendre pour la vraie méthode philosophique. 3° L’autorité confirme notre thèse, car Aristote, saint Thomas, Albert le Grand, Scot et beaucoup de modernes, ont regardé l’induction unie au syllogisme comme l’instrument complet de l’invention et de la démonstration. Bien que plusieurs scolastiques aient trop négligé l’observation et l’expérimentation1, telle est bien la vraie tradition de l’Ecole. La méthode analytico-sjmthétique est celle qu’a employée saint Thomas, en philosophie et en théologie. Doué d’un vaste génie, connaissant les sciences de l’antiquité et du moyen âge, il n’a pas seulement fait usage du syllogisme ou de la déduction, il a cultivé aussi l’induction. Son génie pénétrant lui a sans doute plus servi que l’observation du monde extérieur, mais c’est soujours après une courte analyse des faits qu’il s’élève à une vaste synthèse.
1. Voir à ce propos les remarques du père Clarke, S. J., Logic, p. 399.
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Si l’angélique docteur vivait de nos jours, il ne changerait pas l’essence de sa méthode, mais il en projetterait la vertu sur un plus grand nombre de choses observées et expérimentées. C’est ce que font, en général, les néo-scolastiques. Aussi, l’abbé Lortie, dans son manuel de philosophie, consacre-t-il à l’induction de fortes pages proportionnées au rôle que remplissent, dans l’âge moderne, les sciences empiriques ; et il ne fait, en cela, qu’élargir et prolonger le sillon tracé par les maîtres de la philosophie chrétienne, les plus réputés, et les plus soucieux d’établir leur sconnaissances sur le double fondement de la nature des êtres et de la certitude des faits.
Le second reproche adressé à notre enseignement porte sur son manque de contact avec la philosophie moderne. Que de choses qui s’écrivent et se publient à notre époque concernant les problèmes philosophiques, et sur lesquelles, disent nos censeurs, le regard des élèves n’est jamais attiré ! Cette réflexion s’est peut-être offerte à quelques-uns de nos compatriotes devant qui un porte-parole de l’Alliance française faisait naguère le panégyrique enthousiaste des philosophes les plus admirés dont s’honore, depuis cinquante ans, la France officielle.
A tous ceux dont l’esprit est hanté par ce regret, nous dirons que, en effet, nos professeurs, dans l’enseignement proprement dit de la philo-
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sophie, ne s’attardent guère à monter et démonter des systèmes, et à encombrer des déchets de tant d’opinions fragiles l’intelligence de leurs élèves. Ils enseignent la philosophie qui reste, non celle qui passe. Ils estiment que ce dont ces jeunes esprits ont besoin, c’est un faisceau des doctrines qui ont subi l’épreuve des siècles et mérité les suffrages des plus hautes autorités intellectuelles, et non un ramassis d’idées et de théories disparates, éphémères comme leurs auteurs. L’étudiant se forme par les principes certains et les vérités établies qu’on lui expose en conformité des règles de la logique ; et, s’il se pénètre bien de ces vérités et de ces principes, il pourra luimême, quand l’occasion s’en présentera, apprécier les voix qui rendront un autre son et juger les livres qui proposeront une autre doctrine.
Encore que cette méthode nous paraisse s’adapter aux lois les plus essentielles de la pédagogie, nous ne condamnons pas les leçons d’histoire où l’on range , comme en une galerie, les principales écoles philosophiques du monde, et par lesquelles on met en relief, d’un côté la continuité de l’enseignement doctrinal chrétien, et de l’autre les variations et les transformations indéfinies de la pensée rationaliste. Ce n’est pas là substituer à l’enseignement véritable de la philosophie l’histoire des systèmes philosophiques, ce qui serait une erreur profonde. C’est simplement compléter les leçons et
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les arguments de doctrine par quelques tableaux de faits propres à les confirmer. L’un de nos professeurs de rUniversité Laval a publié, pour l’usage de ses élèves, un abrégé d’histoire de la philosophie1 que l’on fait passer chaque année sous leurs yeux. Nous croyons que dans la plupart de nos maisons d’instruction, sinon dans toutes, un cours complémentaire de ce genre est adjoint au cours principal. Sur les programmes de plusieurs de ces maisons figurent, comme manuels d’histoire philosophique, Vallet, Stockl, De Wulf, Turner.
Rien n’empêche que cette revue historique s’étende jusqu’aux contemporains, et que des œuvres, comme celles de Renan, de Taine, de Bergson, soient brièvement étudiées et soumises, si le temps le permet, à une critique impartiale. La philosophie bergsonienne, pour ne parler que de la plus récente, jouit actuellement d’une grande vogue en certains milieux. Nos professeurs rendent hommage au talent très subtil de l’auteur, mais son système n’a pas- le don de les subjuguer ni de les éblouir. Quand ils voient M. Bergson se dresser, avec une incroyable audace, contre les plus grands génies en qui se soit reflétée la lumière intellectuelle, et opposer à la pensée des Platon, des Aristote, des Augustin, des Thomas d’Aquin, des Bossuet, sa propre pensée, un grave soupçon
1 . Abbé Arth. Robert, Histoire de la Philosophie, Québec, 1912.
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envahit leur esprit. Et lorsqu’ils se donnent la peine de descendre dans les replis de cette philosophie où le phénoménisme le plus absolu et l’évolutionnisme le plus radical prennent la place des procédés les plus naturels de l’intelligence et de la raison, ils souscrivent volontiers à ces trois propositions par lesquelles un philosophe des plus avertis fait le procès du nouveau système :
Le bergsonisme détruit la connaissance et la vérité ; il verse clans le panthéisme ; il vide de toute réalité les thèses spiritualistes qu’il prétend restituer1.
D’où il suit que, chez nous, on est justifiable de ne pas introduire, et surtout de ne pas retenir l’esprit des jeunes gens dans les recoins obscurs et les stériles et déconcertantes subtilités de pareils systèmes, et de ne pas faire de ces inventions nouvelles le thème obligé des leçons destinées à enseigner la vraie philosophie. Nous ne méprisons pas l’érudition qui emplit le regard du spectacle de la vie des livres et de la marche des idées. Nous refusons de sacrifier à cette curiosité l’héritage doctrinal des siècles chrétiens.
Tout autre paraît être l’idée que se font nos frères séparés, les protestants, de la science pliilo-
1. J. Maritain, La philosophie hergsonienne, p. 35 (Paris, 1914). — Cf. Michelet, Dieu et l’agnosticisme contemporain, pp. 353 et suivantes.
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sophique, et des meilleures méthodes de communiquer cette science aux élèves. Et c’est peut-être dans cette divergence de vues et de méthodes qu’il faut chercher la cause fondamentale des différences d’opinions et d’attitudes qui nous divisent, eux et nous, non seulement en matière religieuse, mais sur des questions sociales de la plus haute portée.
Nous ne voudrions, ni outrer ces différences, ni élargir à dessein le fossé par-dessus lequel des mains loyales se tendent avec une sympathie inquiète de l’avenir et soucieuse d’harmonie. Beaucoup de vérités de l’ordre logique, métaphysique et moral, peuvent nous offrir une base d’entente. C’est pour mieux définir ce terrain d’union, et pour mieux marquer l’importance des recherches propres à faire voir en quoi nous différons et sur quoi nous pourrions nous accorder, que nous examinerons brièvement l’enseignement philosophique donné, au Canada, en dehors des institutions catholiques.
Un regard d’ensemble, sur les programmes des universités protestantes canadiennes nous assure d’un fait certain : c’est que ces universités n’ont pas, comme nous, un symbole philosophique précis, et que leur enseignement consiste moins dans l’exposé fidèle, cohérent, d’une doctrine reconnue, que dans des dissertations critiques et historiques aussi diverses que les auteurs qui en sont l’objet. Dans la plupart de ces institutions,
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aucun manuel préféré ne semble présider à la formation des élèves. L’éclectisme et l’érudition se donnent libre carrière. L’esprit se porte sur beaucoup de livres, sur beaucoup d’opinions, sur beaucoup de systèmes. L’indépendance qui règne, chez nos frères protestants, dans les choses de la foi, se montre plus absolue encore dans le domaine de la raison. On ne paraît pas reconnaître la nécessité de quelques vérités-principes et de quelques démonstrations souveraines qu’il soit interdit de révoquer en doute. Nous constatons le fait, nous nous abstenons d’en discuter les causes.
Dans toutes les branches de la philosophie, les étudiants sont mis en face d’un nombre presque infini d’auteurs et d’ouvrages de toute provenance, de toute école, et de toute nuance, qui se partagent le programme des études,* et qui se disputent l’empire des esprits. Nous citerons plus loin des noms et des systèmes.
Mais avant de descendre dans le détail de cette revue, nous sommes heureux de faire remarquer que les deux grands penseurs de l’antiquité classique dont le prestige s’est transmis sans déclin jusqu’à nous, Platon et Aristote, sont cités avec honneur dans plusieurs centres philosophiques protestants1. C’est un hommage rendu à la force
1. A McGill, par exemple, le manuel de logique qui est suivi ou discuté en classe (Mellone, Inlrod. text-book of Logic) défend contre S. Mill )a théorie aristotélicienne du syllogisme.
et à l’élévation du génie, et qui autorise l’espoir qu’un jour peut-être les plus illustres commentateurs de ces deux maîtres, Augustin et Thomas d’Aquin parmi les anciens, Liberatore, Lorenzelli, Farges, Mercier, Hugon parmi les modernes, pour ne citer que ceux-là, finiront eux aussi par rallier autour de leurs noms, sinon tous les suffrages, au moins l’attention sérieuse de tous les savants.
Dans un numéro d’une revue scientifique ontarienne1, M. John Watson fait une étude loyale du système philosophico-théologique de saint Thomas. Toutefois, au dire de cet écrivain, le “ philosophe cloîtré ” est en contradiction avec toute la pensée moderne. Nous osons, nous, exprimer la persuasion que la philosophie thomiste s’harmonise admirablement avec la pensée de Dieu. Et ceux de nos contemporains qui, sans professer le catholicisme, croient encore à l’existence d’un Dieu personnel, et distinct du monde, ne devraient avoir que des éloges pour le sublime docteur qui a si bien saisi et si clairement défini l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, et qui a reculé avec tant de vigueur les frontières de notre domaine dans l’investigation rationnelle de la vérité. Autre chose est d’admettre une autorité divine révélatrice de mystères cachés et de dogmes impénétrables à nos seules forces