Queen’s Quarterly, vol. x, pp
naturelles, autre chose est de méconnaître les droits inaliénables de la raison. Un commerce plus intime avec la scolastique ferait vite comprendre de quel respect nos métaphysiciens sont pénétrés pour l’intellect humain et ses dons les plus nobles, et avec quelle sage liberté ils savent s’avancer entre le fidéisme qui gêne l’esprit et le rationalisme qui le dévoie.
Dès que l’on s’éloigne de ce chemin, le seul qui soit droit et sûr, on s’égare dans la forêt des systèmes, ou l’on s’enlise dans les fondrières de l’erreur.
Nombreuses, avons-nous dit, innombrables même sont les divergences de vues qu’accusent les traités de philosophie étudiés, ou recommandés, chez nos concitoyens protestants1. Nous avons parcouru plusieurs annuaires de leurs maisons d’enseignement. Ces divergences sautent aux yeux. Ne pouvant en donner ici une analyse complète, nous voulons du moins les grouper sous quelques titres généraux qui indiquent et caractérisent les diverses tendances philosophiques de l’immense majorité des anglo-canadiens.
L’une des écoles les plus répandues parmi eux et aussi les mieux adaptées à leur tempérament, c’est l’école empirique.
1. Ignorant les commentaires faits par les professeurs sur ces traités mis entre les mains des élèves, nous n’apprécierons que les ouvrages eux-mêmes.
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L’empirisme fait bon marché de l’ordre déductif, et s’appuie principalement, pour ne pas dire totalement, sur l’induction, l’expérimentation et les sens. Il dérobe à l’intelligence les substances cachées derrière le rideau des réalités sensibles ; et, n’offrant aucun principe de fond qui puisse établir avec sûreté les prescriptions de la loi naturelle, il conduit comme fatalement à la morale de l’intérêt ou du plaisir. François Bacon, Hobbes, Locke, Stuart Mill, doivent être regardés, à des titres divers, et malgré certaines diversités d’opinions, comme les coryphées de ce système.
Tout certes n’est pas faux dans leurs procédés. La méthode d’expérience, que Bacon et ses disciples n’ont pas créée, mais qui leur doit des progrès indéniables et un élan décisif, est féconde en découvertes précieuses. Dieu nous garde de blâmer ceux qui l’emploient ! Ce que nous réprouvons, comme contraire à la nature de l’homme et à la dignité de la science, c’est la prétention d’édifier une philosophie uniquement sur l’action des sens et sur des observations qui peuvent sans doute atteindre des faits, déterminer des lois, donner naissance à des vérités d’ordre physique ou physiologique, mais d’ou ne peut sortir, sans le concours de l’intelligence et l’usage du raisonnement, la connaissance intime des êtres. Ce que nous condamnons comme inconciliable avec la
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vertu morale et avec les exigences de nos immortelles destinées, c’est cette tendance grossièrement égoïste qui fait que l’on confond le droit avec la force, et que l’on mesure le devoir à l’aune 'du succès, de l’utilité, du fait accompli1.
L’utilitarisme qui bouleverse les lois de l’honnêteté, le sensualisme, le positivisme, le matérialisme, qui dénaturent l’essence de l’âme et relèguent Dieu dans le monde des chimères, sont des fruits du système empirique.
Pour réagir contre ces doctrines ou du moins pour les modifier, une autre école a surgi dont les chefs s’appellent Berkeley, Hume, Kant, et qui déploie sur son drapeau les couleurs idéalistes.
Berkeley enveloppe sa pensée dans les plis d’un
1. Voir Dewey and Tufts, Ethics (1908), ouvrage de morale naturaliste et utilitaire suivi ou étudié en plusieurs classes de philosophie anglo-canadiennes. L’on ne retrouve en ce manuel aucune trace de la loi éternelle, ni même de la loi naturelle proprement dite, c’est-à-dire des règles générales de conduite dictées par la raison en conformité de la loi divine et sous la sanction d’un législateur suprême. La porte est ouverte à l’action de l’Etat sur le lien du mariage et sur l’éducation des enfants. — Voir aussi Mackenzie, Manuat of Elhics (1901), autre ouvrage en vogue chez nos frères séparés. Pour l’auteur, “ la loi de Dieu ne peut pas être acceptée comme règle suprême ” de nos actes. Cette règle se résume en une maxime indéterminée et subjectiviste. — Ayant perdu la vraie notion de la moralité objective réglée par la loi naturelle et la loi éternelle, beaucoup de philosophes modernes, lorsqu’ils parlent du devoir, se débattent dans l’impuissance et flottent de système en système.
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immatérialisme confus et bizarre. La réalité du monde matériel cède, chez lui, la place au monde de la représentation ou de la connaissance, et il fait de l’Esprit divin, aussi bien que de l’esprit humain, le principe immédiat de cette vie idéale. Berkeley admet donc Dieu ; mais en ruinant les méthodes et les fondements du savon*, il nous enlève le moyen indispensable de démontrer l’existence de Dieu.
C’est aussi le tort très grave dont Hume se rend coupable, lorsqu’il rejette le principe de causalité, et qu’il remplace les notions de forces et de causes par celles de phénomènes et de successions de phénomènes ; d’où le nom de phénoménisme attribué à son système. D’après ce philosophe, nous ne savons pas, nous ne pouvons point savoir s’il y a dans la nature un jeu réel de choses produites et d’agents producteurs, et ce qui nous paraît tel n’est qu’un effet de l’illusion et de l’habitude.
Les théories logiques de' Hume, dit le Cardinal Gonzalez1, ses notions sur l’âme et sur la substance, son scepticisme déclaré, tout chez lui conduit à la négation de l’existence de Dieu, ou, à tout le moins, de sa démonstrabilité et de sa certitude pour nous. Cependant, le philosophe écossais, par une heureuse inconséquence, reconnaît l’existence de Dieu, mais il fait appel pour cela au sens commun et aux instincts de la nature humaine.
1. Hist. de la philosophie (trad. Pascal), t. ni, pp. 364-65.
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Ses idées sur la liberté et sur la vertu se ressentent de l’ensemble de sa philosophie : elles tournent au déterminisme et à l’impressionnisme.
De Hume à Kant la distance n’est pas très grande, et il règne entre ces deux hommes des liens d’une incontestable parenté1. Phénoménisme et subjectivisme sont deux aspects d’un même criticisme destructeur.
Toutefois, Kant, par la puissance systématisante de son esprit, dépassa l’ancêtre2 qui lui avait frayé la voie. Sous le nom de “ Critique de la raison pure ” et de “ Critique de la raison pratique ”, il formula une théorie dont l’influence fut immense, et qui de l’Allemagne n’a cessé de rayonner sur l’Angleterre, sur la France, sur toute l’Europe, et jusqu’en Amérique. Parlant des progrès et de l’action très vaste des idées kantiennes, et en général des doctrines allemandes, aux Etats-Unis, un récent historien voit, dans ce mouvement, une sympathie latente des races et “ comme un accent de famille3 ”.
Il ne faut donc pas s’étonner que plusieurs universités anglo-protestantes du Canada, pour ne pas dire toutes, aient subi, elles aussi, d’une façon plus ou moins sensible, l’influence de cette