CHRETIEN
VroiLÀ deux idées qui s’accordent merveilleusement.
La parole généreuse prononcée par Benoît XV, au cours de la grande guerre, en faveur des “ justes aspirations des peuples ”, n’est ni un dire banal ni une formule isolée. C’est l’écho d’une tradition. De tout temps, l’Eglise a pris les peuples opprimés sous sa tutelle. De tout temps les chefs de l’Eglise et ses docteurs les plus illustres se sont plu à reconnaître, comme fondé en soi, le principe d’une vie autonome propre aux agrégats formés par les sympathies de la race ou les nécessités de l’histoire, et ont réclamé, pour l’ordre civil, les libertés et les franchises conformes à la raison de l’homme et à sa naturelle dignité.
Tous les êtres sont régis par une loi profonde qui les incline vers leur perfection. Tous les groupements sociaux assez forts pour se constituer
MELANGES CANADIENS
en unité politique, portent en eux-mêmes des titres innés et un droit radical à cette unité. Il semble que ce droit, considéré d’une façon abstraite, entre dans les intentions primordiales de la nature et dans les desseins généraux de la Providence1.
Des droits supérieurs, issus de circonstances diverses, peuvent sans doute en restreindre l’exercice et en limiter la portée. Le réseau des agglomérations sociales est si vaste, et les liens qui unissent, et assujettissent les unes aux autres, tant de nations différentes, sont si complexes, que la logique seule, en dehors de toute considération historique, ne saurait suffire pour démêler l’écheveau des droits et des devoirs nationaux. L’heure de l’indépendance peut tarder à sonner. Dieu mène les sociétés par des voies plus ou moins obscures, et à travers des évolutions souvent lentes et semées d’obstacles.
L’élan vital vers une perfection plus grande, vers une autonomie plus large, n’en est pas moins l’éclosion spontanée des principes constituants de tout corps civil2. L’instinct pousse les peuples non seulement à se conserver eux-mêmes, mais à •
1. Cf. Taparelli, Essai théorique de Droit naturel (éd. 1857), t. iv, pp. 352-390.
2. A titre documentaire, voir les remarques faites par M. Claudio Jannet sur ce qui amena l’indépendance des Etats- Unis. (Les Etats-Unis contemporains (4 éd., t. i, pp. 23-24.)
PATRIOTISME ET NATIONALITE
accroître leurs forces, à développer leurs institutions, à cultiver leur génie, à réaliser tous les progrès et à conquérir toutes les libertés conciliables avec la loi morale et avec le respect des traités. Le passé contient en germe l’avenir. C’est du sol des traditions que monte le tronc robuste sur lequel s’épanouissent les espérances et les destinées d’une nation.
Le premier devoir d’un peuple est de rester fidèle à lui-même, et la tâche souveraine de ceux qui le gouvernent consiste à le maintenir dans la voie que lui ont tracée ses pères, et que la main des siècles a jalonnée de luttes, de vertus et de gloires.
Saint Thomas pose ce principe régulateur de la charité chrétienne, et d’où jaillissent, sur les plus graves problèmes, de hautes et puissantes clartés :
Tout être s’aime plus soi-même qu’il n’aime les autres êtres, et cela parce qu’il forme avec soi une parfaite unité de substance, tandis qu’il n’a avec autrui quelles rapports de similitude1.
Et ailleurs :
De même que l’unité l’emporte sur l’union, de même la participation de l’homme au bien divin est un motif supérieur à celui qui résulte de son association avec un autre dans la participation à ce même bien. Voilà