‹ Etudes et appreciations. -- (volume 5)Chapitre 78 sur 137 · Revue des deux Mondes, p. 616 (15 déc · texte numérisé non relu

Revue des deux Mondes, p. 616 (15 déc

3. Il n’est que juste de faire remarquer que le moine allemand Luther eut pour précurseur le moine anglais Wiclef, surnommé “l’étoile du matin de la Réforme ”.

A ces conceptions religieuses et à ces influences ataviques sont venues s’ajouter, dans des temps plus proches de nous, les rêveries panthéistes et matérialistes d’une philosophie brumeuse. Le matérialisme de Büchner étend et affermit le règne de la force ; le panthéisme de Hégel le divinise. Dès lors en effet que tout se réduit à la matière et à une combinaison d’atomes, le mot “ droit ” n’a plus de sens ; c’est la force seule, l’énergie physique seule, qui régit l’homme et qui gouverne le monde. Et du moment que Dieu s’identifie avec le monde, tout ce que la force peut accomplir sous nos yeux, même de plus violent et de plus brutal, n’est qu’une manifestation de la puissance et de la royauté divine.

Ainsi arrive-t-on à la notion exacte et à la construction logique du système monstrueux dont les pratiques et les œuvres barbares frappent le monde entier de stupeur. Dans ce système, l’âme spirituelle et immortelle est supprimée ; ou, si elle subsiste, c’est pour prendre part à sa propre dénaturation, et pour assister à l’évolution triomphante des principes de vie matérielle et de vigueur animalisée qui créent l’égotisme de l’individu, l’ambition effrénée de la race, l’orgueilleuse et intolérable prétention qu’affichent les nations fortes d’incarner en quelque- sorte l’humanité entière. Cette force accrue et magnifiée ne connaît pas de règle. Elle est à elle-même sa loi. Elle

PHILOSOPHIE ET RELIGION

se fait créatrice du droit qu’elle s’arroge de fouler aux pieds les faibles1, et du devoir imposé aux faibles de se courber et de s’anéantir sous la puissance des forts. Et dans cette force victorieuse consiste précisément, pour l’école dynamiste, la perfection du droit.

Les grands arbres étouffent les petits et leur enlèvent la lumière du soleil avec la sève de la terre ; mais c’est en se nourrissant des débris de ces arbustes inférieurs qu’ils dressent de plus en plus haut leur tête, signe d’une race perfectionnée. La même loi de guerre et de sélection mécanique, d’après les dynamistes, régit l’humanité2.

Les théoriciens du système et de la culture nouvelle, l’avouent avec une parfaite franchise :

Dans le monde de l’homme comme dans le monde animal, ce qui règne, dit Schopenhauer3, c’est la force et non le droit. . . Le droit n’est que la mesure de la puissance de chacun.

On a là, très nettement formulée, la morale de cette religion du sabre et du canon. Et l’on s’explique maintenant la place d’honneur qu’occupent, chez les adeptes de ce culte et chez les adorateurs du dieu-force, le militarisme effréné et l’impérialisme conquérant par lesquels cette

1. “ Si le fort domine le faible, c’est une inexorable loi de la vie. ” (Trkitschke, dans le Correspondant , 10 nov. 1914).

Page 1