Levaivre, ouv. cil., p
MELANGES CANADIENS
phes ? Le droit s’appellera-t-il Combes poussant d’innocentes vierges sur les routes de l’exil ? s’appellera-t-il Bismark garrotant de sa main de fer les chefs et les pasteurs de l’Eglise ? s’appellera-t-il Bonaparte traînant derrière son char de victoire un Pontife désarmé ? Devrons-nous louer, exalter et glorifier tous les Robespierres et tous les Cromwells, tous les égorgeurs de rois et tous les écraseurs de peuples ? et remontant, par cette voie douloureuse, jusqu’à la colline rougie et illustrée par le sang du Juste, saluerons-nous d’un œil complaisant et d’un geste approbateur l’acte le plus infâme que l’ivresse de la force ait commis, et qui ait jamais souillé et déshonoré les annales du monde ?
Ce serait vraiment abdiquer ce qu’il y a de plus noble en nous. Ce serait fermer les yeux sur ce que l’histoire nous offre de plus sublime, sur ce que la foi et la raison conjointes ont entrepris de plus méritoire et accompli de plus généreux pour adoucir les mœurs des peuples grossiers et pour reculer les frontières de la barbarie. Ce serait, pour l’esprit de l’homme, s’avouer vaincu par la matière, et ce serait enfin renier vingt siècles de justice bienfaisante et de christianisme civilisateur1.
1. D’après l’enseignement de la théologie et de la philosophie chrétienne, s’il est vrai que la force de l’âme mérite le nom de vertu, la force du corps, prise en elle-même, n’en est qu’un vain simulacre. (Saint Thomas, Som. théol. u-n, q. cxxiii, art. 1 ad 3).
PHILOSOPHIE ET RELIGION
Et quelle perspective ouvre-t-on, par ces idées à rebours, devant le regard des foules ?
Les partisans du fatalisme germanique, remarque justement M. Fouillée1, ont renoncé à la vieille notion d’obligation morale en supprimant l’idée morale du droit. Le vrai sens de leur philosophie du droit, c’est qu’au fond il n’y a pas de droit proprement dit, comme le vrai sens de leur morale, c’est qu’au fond il n’y a pas de devoir. Ils ne pourront donc présenter l’idéal de la société la plus forte comme une fin dont la poursuite serait moralement obligatoire pour l’individu.
Fatalement alors et nécessairement, les individus et les nations qui ont l’instinct de vivre, résisteront à la poussée hostile.
Et la civilisation future, fondée exclusivement sur le jeu fatal de ces forces, ne sera au fond que la lutte universelle. . . Le monde sera-t-il germain, latin, saxon ou slave? vainqueurs hier, les Latins sont aujourd’hui vaincus ; mais les Germains à leur tour peuvent être vaincus un jour par les Slaves. Nous voilà entraînés dans un mouvement perpétuel, image sensible de l'instabilité propre au système de la force. ..Des armements croissants, un militarisme universel, un perpétuel retour à l’état de guerre primitif, une paix non moins inquiète que la guerre ellemême, voilà l’idéal prussien dont on veut faire l’idéal humain2.