‹ Etudes et appreciations. -- (volume 5)Chapitre 82 sur 137 · Ici., ibid., pp · texte numérisé non relu

Ici., ibid., pp

MELANGES CANADIENS

Cet idéal, on en conviendra, n’est guère digne de l’humanité raisonnable1. Et si certains docteurs de la force osent en prendre ouvertement la défense, la plupart des profiteurs du régime qui en est issu cherchent plutôt à voiler les actes d’agression, de férocité et de convoitise, dictés par une telle conception du devoir et de la vie.

Aussi bien, beaucoup de meneurs d’hommes et de manieurs d’idées s’en montrent gravement surpris et profondément indignés. Et à cette morale exclusive de tout sens moral, et qui n’est en réalité qu’un problème de mécanique, ils opposent avec dédain les principes dont eux-mêmes s’inspirent, et qui forment les éléments de ce qu’on a appelé, et de ce qu’on appelle plus que jamais, la morale de l’intérêt. Nous n’avons plus affaire avec des personnages fièrement casqués, bottés et armés de toutes pièces. Nous sommes en présence de calmes et froids utilitaires.

L’intérêt est-il donc la base de la moralité des actes ?

Entendons-nous bien sur les mots. On dit

1. Voilà pourquoi nous estimons gravement blâmables les journaux américains et même canadiens qui font, dans leurs colonnes, une si large place aux parties de boxe et aux exhibitions de force musculaire, et qui faussent ainsi à la longue, dans un sens purement dynamiste, la mentalité et la conscience de beaucoup de leurs lecteurs.

PHILOSOPHIE ET RELIGION

parfois : les intérêts de la religion, les intérêts de la morale, les intérêts de la conscience imposent tel devoir et prescrivent telle attitude. L’intérêt ainsi compris n’est qu’un nom différent et comme une expression humaine de la grande loi divine à laquelle tous sont soumis, et de laquelle tous peuvent attendre, si elle est observée, les fruits les plus abondants et les résultats les plus précieux1. Ce n’est, certes, pas en cela que consiste l’utilitarisme dont nous parlons. Et, aux yeux des souteneurs de ce système, l’utilité réside beaucoup moins dans les biens de l’âme et dans les bienfaits du ciel que dans les avantages de la terre et les succès de la fortune. Ce n’est pas, en effet, de l’intérêt de la religion que l’on s’inquiète ; et c’est, par contre, la religion de l’intérêt que l’on veut créer.

On ne regarde pas ce qui est juste, on recherche ce qui est utile2. On ne se soucie pas des règles de la loi morale, mais des suggestions de l’intérêt

1. Il y a donc des intérêts qui se confondent en quelque sorte avec des devoirs : devoirs de l’humanité envers Dieu ; devoirs de l’homme envers soi, d’une société envers elle-même. Individus et nations sont, tout ensemble, intéressés, et tenus par un instinct de la nature et par un précepte de la loi morale, à leur conservation et à leur développement.

2. Fouillée, ouv. cit., pp. 80 et suiv. — Cf. le London Free Press, 29 avril 1915. — Ce souci utilitaire éclate bien dans les paroles suivantes adressées par le gouverneur Craig à Mgr Plessis en 1811 : “ Est-ce que vous croyez que c’est pour l’amour des Portugais ou des Espagnols que nous sommes alliés avec eux ?

MELANGES CANADIENS

propre. On juge tout d’après ce critérium. Et s’il arrive que cet intérêt vienne en conflit avec la morale, avec la religion, avec la conscience, froidement, délibérément, on sacrifie la conscience, la religion et la morale aux exigences de l’intérêt, aux préoccupations du succès, de l’ambition et de la fortune. Et pour mieux assurer ce succès, et pour satisfaire plus promptement cette ambition, et pour édifier plus solidement cette fortune, on fait appel, s’il le faut, à la force : force brutale des armes, force tyrannique des lois. Et c’est ainsi que, par une pente naturelle et une conséquence logique, l’école de l’intérêt (qu’on a dénommée l’école anglaise) s’associe à l’école de la force dans la lutte contre le droit1.

Et sur le théâtre de cette lutte, quels acteurs voyons-nous figurer ? non seulement des individus en qui le flambeau de la conscience a pâli, mais des factions qui se disputent les avantages du pouvoir et chez qui les appétits étouffent la raison,

Non, c’est parce qu’ils nous servent de barrière contre les entreprises de notre ennemi. Nous ne considérons pas plus la religion de ces alliés que celle des Turcs dont nous avons tâché de retirer le même service ” ( Mand . des Evêques de Québec, vol. ni, p. 71).

1. Dans une lettre en date du 15 sept. 189S, le cardinal Rampolla, secrétaire d’Etat de Léon XIII, s’exprimait en ces termes : “ On a voulu régler les rapports des nations par un droit nouveau fondé sur l’intérêt utilitaire, sur la prédominance de la force, sur le succès des faits accomplis, sur d’autres théories qui sont la négation des principes éternels et immuables de justice : voilà l’erreur capitale qui a conduit l’Europe à un état désastreux. ”

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mais des unions économiques et des groupes nationaux qui, par une soif profonde et insatiable de suprématie, se montrent capables de toutes les audaces, de toutes les complicités, et de tous les dénis de justice. L’histoire de tous les temps se lève devant nous avec son formidable dossier de faits et de preuves.

D’autre part, nous devons le dire à l’honneur de l’humanité, dans tous les temps aussi, et au sein de toutes les nations, il s’est trouvé des intelligences assez hautes pour porter leurs regards au-dessus de l’intérêt, et des âmes assez généreuses pour chercher ailleurs qu’en des biens relatifs et passagers la règle de leurs pensées et l’idéal de leur vie.

Si Futilité temporelle, écrit un philosophe1, peut être pour l’homme un stimulant d’action, elle ne peut être la règle de ses mœurs. La conscience du genre humain qui a toujours flétri de la note d’égoïsme la doctrine que nous combattons ici, confirme notre assertion.

On n’a jamais cessé, et on ne cessera, Dieu merci, jamais, de mentionner avec éloge l’acte d’un homme ou d’un peuple désintéressé. Et ce témoignage unanime et spontané des hommes de bien atteste, mieux peut-être que le raisonnement, combien les vues et les motifs de l’intérêt répugnent à

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