Lettre du cardinal Bégin à Mgr Bruchési (29 déc
PHILOSOPHIE ET RELIGION
“Je crois à une justice immanente, et je n’admets pas, aucun esprit sensé n’admettra que, dans un pays civilisé, la force du bras et du nombre doive être considérée comme le dernier mot des choses. ”
L’illustre publiciste Taparelli a fort bien expliqué cette même pensée.
Le droit, dit-il1, est un pouvoir indépendant de la force ; le droit peut exister sans la force, comme la force peut exister sans le droit. Cependant, tout pouvoir suppose une certaine force ; et si le droit est un pouvoir, il faut qu’il soit au moins une force morale ; car nous ne connaissons que deux forces dans la nature : l’une physique qui agit sur les corps, l’autre morale qui agit sur les esprits. Avoir un droit, c’est donc avoir un pouvoir moral, une force morale sur lesesprits. Et comment peut-on agir sur les esprits ? il n’y a que le vrai qui puisse agir sur l’intelligence et le bien sur la volonté ; le droit, est donc un pouvoir fondé sur le vrai et le bon, pouvoir irrésistible sur l’intelligence qui ne peut refuser son assentiment à la vérité connue, pouvoir qui s’exerce en présentant à la raison d’un autre une vérité qui lui montre que l’action qu’on prétend obtenir de lui, se trouve évidemment liée pour lui à l’acquisition du souverain bien. Cette
1. Essai théorique de Droit naturel, t. i, nn. 342-343 (éd. Casterman). — Léon XIII a écrit dans le même sens (encycl. au clergé de France, 16 fév. 1892) : “ L’idée de moralité implique avant tout un ordre de dépendance à l'égard du vrai, qui est la lumière de l’esprit ; à l’égard du bien, qui est la fin de la volonté : sans le vrai, sans le bien, pas de morale digne de ce nom ; et quelle est donc la véiité principale et essentielle, celle dont toute véiité dérive ? c’est Dieu. Quelle est donc encore la bonté suprême dont tout autre bien procède? c’est Dieu.”
vérité, base démonstrative du droit, on l’appelle ordinairement titre du droit.
Le droit et ses titres sont sacrés. Ils exigent le respect. Ils entraînent l’inviolabilité. Le droit à coup sûr n’exclut pas la force qui peut être pour lui un auxiliaire précieux et même nécessaiie. Il ne condamne pas l’intérêt sagement compris et parfaitement subordonné aux règles supérieures de la religion et de l’honnêteté. Il s’abrite avec gratitude derrière le rempart d’une loi, quand le législateur humain se rend compte que la loi positive est faite principalement pour servir de rempart au droit, et qu’elle ne peut ni rien prohiber ni rien décréter à l’encontre de la norme divine et du code primordial des actions et des mœurs. Mais tout effort et tout attentat contre le droit, de quelque côté qu’il vienne, et de quelque autorité qu’il se réclame, se heurte au mur solide de la conscience et au jugement implacable de l’histoire. Et tôt ou tard cette résistance convainc les esprits obstinés, et ce jugement triomphe de ceux-la mêmes qui, par leurs actes, leurs arrêts et leur despotisme, en ont inspiré les justes rigueurs.
Depuis, surtout, l’ère lumineuse ouverte par le Christ, la notion d’un droit inviolable n’est ni le propre d’une nation ni l’apanage d’un siècle.
PHILOSOPHIE ET RELIGION
Oblitérée presque partout dans l’âme païenne1, mais restaurée providentiellement dans l’âme chrétienne, elle s’est traduite sur les lèvres des apôties et des martyrs de tous les pays avec une audace intrépide et glorieuse. Mis en face des plus redoutables manifestations de la force, des plus troublantes perversions de l’intérêt, le droit s’est affirmé dans toute sa noblesse et dans toute sa puissance. “ Il n’y a rien, selon Veuillot,2, de plus réfuté par toute l’histoire que la primauté de la force et l’anéantissement du droit. ” L’histoire nous montre bien, en cent pages sombres ou sanglantes, des attaques cent fois renouvelées contre le droit. Mais bientôt, sur les pages qui suivent, se dessinent en caractères fortement burinés les figures d’un Athanase, d’un GrégoireVII, d’un Louis IX, d’une Jeanne d’Arc, d’un Thomas Morus, d’un O’Connell, d’un Veuillot, d’un Montalembert, d’un Winthorst. Oui, le grand hanovrien Louis Winthorst est à lui seul une réfutation élo-
1. Voir notre opuscule La Foi et la Raison, pp. 143 et suiv. — 11 y eut certes chez les païens d’honorables exceptions ; et l’on cite avec raison ces belles paroles de Cicéron sur la loi éternelle, fondement du droit : “ Ni le sénat ni le peuple ne peuvent nous affranchir de ses prescriptions. Elle n’est pas autre à Rome, autre à Athènes, autre aujourd’hui et autre demain. Tous les peuples et tous les temps sont liés par cette loi éternelle et immuable. . . elle est contemporaine de la divinité qui régit le ciel et la terre ” (De Republica, ni, 12, ; de Legibus, n, 10).