Discours, t. v, p
LE ROIxE SOCIAL DE L'ETAT^
Au cours de son encyclique sur ^' la condition des ouvriers ^\ Léon XIII, toujours si compréhensif dans ses vues, et si soucieux de faire partout la lumière, ne pouvait passer sous silence la mission de l'Etat en matière sociale. L'auteur de ce qu'on a si bien appelé la charte ouvrière chrétienne, consacre en effet plusieurs pages, et non des moindres, à définir, d'une façon générale d'abord, puis en abordant certains points particuliers, ce que les gouvernements peuvent et doivent faire pour aider à régler les rapports du capital et du travail.
On nous a assigné la tâche de commenter, et de mettre en tout son jour la vraie pensée du Pape sur la théorie même de l'action sociale de l'Etat, de montrer, à la lumière des enseignements pontificaux, quelles fonctions sociales incombent aux autorités politiques chargées de présider, dans chaque pays, aux destinées de la société civile. ^
1. Etude lue, à Montréal, devant les auditeurs de la Semaine sociale canadienne, le 23 juin 1920.
2. Le mot " Etat ", dans son sens large, peut s'entendre de la société civile en général ; dans son sens strict, et le plus fréquemment, il désigne le gouvernement de cette société.
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Cette tâche n'est pas facile. Et quoique la matière qui en fait l'objet ne nous soit pas absolument étrangère, nous n'avons qu'à nous rappeler le nombre presque infini d'opinions auquel elle a donné lieu pour nous rendre compte que nous nous engageons dans une voie délicate et semée d'écueils.
Nous sommes en face de trois formes d'opinion bien distinctes, de trois écoles nettement caractérisées, l'école libérale, l'école socialiste, et l'école catholique. ^
Le hbéralisme industriel, comme d'ailleurs tout le sytème auquel il se rattache, part de ce principe rationaliste que la nature de l'homme ne soufïre d'aucune tare primitive, que ses instincts n'ont pas été viciés, qu'aucune barrière ne doit être dressée devant eux, que le progrès social réside dans une liberté qu'aucun frein ne gêne et qu'aucune loi ne gouverne. La célèbre formule '' laissez faire ", où se traduit la doctrine fondamentale de l'école, reflète cette erreur de fond. Confiants dans le jeu spontané des énergies natm'elles et des tendances économiques, dans le libre essor de toutes les ambitions, les libéraux repoussent donc, en vertu
1. Pour les détails, voir Antoine, Cours d'Economie sociale, 1ère P., ch. viii, ix, x.
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(le leur système, rintervention sociale des gouvernements. L'état de lutte créé par la concurrence, par l'opposition des forces et des intérêts, n'est pour eux que la condition normale d'une société qui ne peut s'acheminer vers un plus haut destin sans laisser ça et là sur la route des vies brisées et des espoirs déçus.
On sait les fruits amers produits par ce régime où le faible est broyé sous une roue industrielle sans pitié. Du spectacle odieux de l'égoïsme brutal, de l'individualisme arrogant et triomphant, sont nées dans l'âme prolétaire des haines, des rancunes, des colères, dont le monde, aujourd'hui, s'épouvante sans en pénétrer ou reconnaître suffisamment la cause. Des masses d'hommes, victimes d'une impitoyable liberté, sevrées tout ensemble des vues consolantes de la foi et des jouissances de la vie présente, se sont retournées contre la société qui leur faisait un si triste sort. Le socialisme leur est apparu comme le remède suprême à leurs maux. Et l'école socialiste, fondée par des chefs remuants, propagée par d'audacieux meneurs, a popularisé cette doctrine que l'ordre social doit être renversé ; que la propriété individuelle est un crime fomentateur de troubles, générateur d'injustices ; que l'Etat seul doit exploiter les sources de la richesse et en canaliser le iflot.
Ce système gagne du terrain. D'un côté, les
foules inquiètes et trompées réclament à grands cris, dans leurs associations et leurs journaux, et jusque dans les parlements dont elles ont forcé les portes, la suppression du régime de la propriété privée. De l'autre, beaucoup d'hommes d'Etat, soit pour capter les suffrages du peuple, soit pour étendre le rayon de leur pouvoir, favorisent, comme un progrès, l'évolution sociale qui tend à faire du gouvernement le détenteur de tous les moyens de production et de transport, et le pourvoyeur universel. Presque tous les pays, à cette heure tragique dans l'histoire du monde, subissent l'influence socialiste. Le socialisme d'Etat suit une marche ascendante que les années de fièvre morale, et de bouleversement militaire et économique d'où nous sortons, ont terriblement accentuée, jusque sur notre continent.
C'est vers l'absolutisme, s'écriait naguère un archevêque américain, ^ que nous marchons constamment, ici en Amérique. Chaque année s'enfle le volume de nos lois, à tel point qu'il en déborde ; le caractère sacré des droits de l'homme est méconnu, et l'Etat, conformément à la philosophie contemporaine, devient un objet de culte, la seule autorité suprême dans la société. C'est la reproduction du czarisme russe et du prussianisme allemand.
Le despotisme césarien n'est qu'une des formes de la dictature socialiste.
1. Card. O'CoNNELL, Des justes limifes à V action de VElat (1919), p. 14.
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L^école sociale catholique s'efforce à éviter ces excès périlleux. Elle ne veut, ni d'une autorité qui accapare tous les rôles, ni d'une liberté qui permette tous les abus. Elle oscille entre ces deux pôles de l'activité humaine. Non pas que ses solutions n'accusent, chez les fils de l'Eglise, aucune divergence de vues.
Soumis aux principes de foi et aux enseignements sociaux formulés par les Papes, les catholiques n'interprètent pas tous de la même manière la doctrine qui leur est offerte ; ils n'en tirent pas tous les mêmes conséquences ; ils n'en font pas tous les mêmes applications. On les voit partagés en deux groupes principaux. Les uns, tout en admettant la nécessité d'une action sociale de l'Etat, restreignent peut-être outre mesure le champ de cette intervention. Les autres concèdent volontiers aux pouvoirs politiques, dans le domaine social, une part plus large, part importante, légitime, qu'il ne faudrait pourtant pas exagérer, et dont il importe plus que jamais de bien fixer les justes limites.
Pour déterminer ces limites d'après l'authentique pensée de l'auteur de l'encyclique Rerum novaruyn^ nous devons remonter jusqu'aux origines de la société civile, et jusqu'à la notion
exacte de la fin pour laquelle l'Etat s'est constitué.^
La société civile ou politique, par une inclination profonde de la nature, résulte du besoin qu'ont les familles de se grouper et de se concerter, sous la direction d'une autorité reconnue, afin de subvenir aux nécessités croissantes de la vie.
Par nature, dit Léon XIIÎ,'^ Thomme est fait pour vivre dans la société civile. En effet, dans Fétat d'isolement, il ne peut ni se procurer les objets nécessaires au maintien et au développement de son existence, ni acquérir la perfection des facultés de l'esprit et de celles de Fâme. Aussi a-t-il été pourvu par la divine Providence à ce que les hommes fussent appelés d'instinct à former non seulement la société domestique, mais la société civile, laquelle, seule, peut permettre d'obtenir dans une mesure pleinement suffisante les biens de la
vie présente.
Cet acte de naissance de la société politique, dressé de la main d'un Pape, nous révèle clairement, avec le principe créateur d'où elle est sortie, sa fin propre et spécifique.
Elle est faite pour répondre à un besoin d'assistance, à un instinct de sociabilité, qui ne sauraient trouver ni dans les individus seuls, ni dans les familles isolées, leur nécessaire satisfaction. Elle a donc pour but d'apporter aux éléments et
1. Voir notre Droit public de l'Eglise. Principes généraux^ 2e leçon.