LE YOTE DES FEMMES
Précisions et confirmations
Ceux qui, depuis quelques années, nous ont fait l'honneur de nous lire, connaissent notre sentiment sur le suffrage politique féminin. Nous l'avons exprimé très nettement à diverses reprises ; 2 et si nous croyons devoir revenir brièvement sur ce sujet, ce n'est pas pour dire que nous sommes devenu suffragiste.
Nous voulons simplement, dans une matière où s'accusent certaines divergences de vues et où les pièces intéressantes abondent, verser au dosseir quelques considérations propres à fortifier la thèse que nous avons soutenue, et qui nous semble toujours la vraie.
1. Depuis que ceci a été écrit, l'Angleterre et l'Irlande ont conclu un accord qui établit l'Etat libre d'Irlande, et dont le Pape, dit-on, s'est réjoui. Cet accord ralliera-t-il tous les suffrages irlandais ?
2. Droit puhl. de l'Eglise. Principes généraux, 2e leçon ; — Etudes et Appréciations. Nouveaux mélanges canadiens, pp. 28-37, 67-68.
Si, d'une part, le vote politique féminin ne répugne pas formellement aux prescriptions rigoureuses de la loi naturelle, de l'autre, il n'est certes pas réclamé par cette loi de nature, comme une prérogative innée. L'affirmer, selon nous, est une erreur.
Les individus, hommes et femmes, s'incorporent à la société civile par l'entremise des familles qui sont les cellules mères et formatrices de cet organisme social plus ample. La société politique n'émane pas, sans condition et sans organisation préalable, de la seule nature humaine. Elle résulte immédiatement des fonctions et des besoins, des progrès et des insuffisances de la société domestique pour laquelle l'homme tout d'abord est fait. C'est, croyons-nous, la pensée incontestable de Léon XIII, ^ basée d'ailleurs sur l'ordonnance hiérarchique des créatures, la genèse des sociétés humaines et l'emboîtement des êtres sociaux. 2
D'où il suit que, là où le suffrage intervient pour désigner les dépositaires de l'autorité civile, le droit de vote, d'après les premières intentions de la nature et ses indications juridiques, appartient aux chefs des familles groupées ensemble, dans la commune, dans la cité, dans la province, sous la poussée de l'intérêt commun. Et par chefs nous accordons que l'on puisse
1. " Les pauvres au même titre que les riches sont, de par le droit naturel, des citoyens, c'est-à-dire du nombre des parties vivantes dont se compose, par Uiniermédiaire des familles , le corps de la nation " (Encycl. Rerum nooarum.)
2. ''L'Etat, c'est l'être social arrivé à sa plénitude. En germe dans l'instinct de sociabilité qui a été mis en chacun de nous par l'Auteur de la nature, il s'épanouit dans la famille et les associations inférieures nées de celle-ci, pour atteindre dans la société civile son plus haut degré de perfection." (R. P. Montagne, Théorie de l'Etre social, 3e éd., p. 46).
entendre, si l'on veut, non seulement les chefs actuels, mais encore les fils majeurs sortis de la maison paternelle, et qui s'apprêtent, d'ordinaire, à fonder eux-mêmes un foyer ; que l'on entende aussi par analogie les chefs d'institutions qui représentent de graves intérêts domestiques et sociaux. Le droit de vote dont nous parlons ne nous paraît pas tellement fixe, tellement déterminé, qu'il ne soit susceptible de subir de la part de l'Etat, en vertu d'un acte de qualification légale, et pour des motifs sérieux d'ordre public, quelque extension basée sur le principe que nous avons posé, ou quelque restriction légitime.
Quoi qu'il en soit, nous ne pensons pas, nous ne pou- 'J vons admettre, en thèse générale, qu'il soit désirable que les pouvoirs publics concèdent aux femmes, le droit de suffrage politique. Et les avantages attribués au vote féminin, et dont on fait grand état, peuvent presque tous, et dans une très suffisante mesure, au moins en des pays comme le nôtre, s'obtenir par d'autres formes de l'activité féminine, par des ligues, des délibérations, des pressions sur les maris, des pétitionnements.
Quant aux inconvénients que ce droit de suffrage entraîne, ils ont nombreux et graves. Des hommes du monde, citoyens d'expérience et pères de famille, ne peuvent se défendre de les signaler en des termes où se traduit l'émotion du sens chrétien blessé par cette nouveauté. ^ Les délicatesses de la femme, ses fonctions d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne sont sans doute pas, pour elle, en toutes circonstances, un obstacle absolu et insurmontable à l'exercice du droit de vote. Il y a là cependant, — et combien de femmes distinguées le déclarent elles-mêmes ! — il y a là, pour l'ensemble de l'élément féminin, un empêchement de haute convenance morale et sociale, ou mieux,
1. Voir par exemple, dans la Presse du 7 janvier 1922, un ar- ^ ticle très sensé de l'honorable Sénateur David.
pour employer les termes précis de l'Ecole, une sorte d'incompatibilité avec les lois secondaires de la nature.
On nous permettra de citer à l'appui de notre sentiment un théologien romain de très grand renom, le Révérendissime Père Lépicier, Prieur général des Servites, et auteur d'ouvrages théologiques remarquables.
Dans l'un de ses traités de dogme, ^ l'illustre thomiste, après avoir parlé de l'origine de la femme, ajoute : " On ne peut pas dire, il est vrai, d'une façon absolue, que la loi naturelle interdit aux femmes de s'ingérer dans le gouvernement de la société. La sentence de l'Ecriture : Tu seras sous la puissance de Vhommey se rapporte directement aux soins de la famille dans le régime du mariage. Mais il n'en est pas moins certain que les luttes politiques, souvent si acerbes, sont en désaccord avec la nature du sexe féminin. La femme est plutôt faite pour surveiller les intérêts domestiques. ' C'est pourquoi, il ne convient nullement que les femmes se mêlent aux hommes dans l'enceinte des parlements, ni même qu'elles exercent le droit de suffrage auquel s'associe communément le droit d'éligibilité. "