Le Jiuttoïa
Il a été pris au mot.
Le Temps, journal huguenot, nous révèle ce projet des derniers jours, avorté dans la mort. Après avoir versé des larmes et des rieurs sur le cercueil du poète, sur cette mémoire € haute et pure », le Temps s'épanchait, le 19 juillet, en cette confidence : « Leconte de Lisle était franchement athée. Il avait même l'athéisme agressif; et comme il avait le catholicisme en horreur, il songeait à en écrire l'histoire dans un volume de vers qui aurait eu l'allure d'un pamphlet et qui se serait intitulé : Les États du Diable. » Il y a au moins dix ans qu'il méditait cette œuvre ; qu'il y usait les restes d'une ardeur qui s'éteint et d'une vie qui s'en va.
Ainsi, la mort a cloué le blasphème sur ces lèvres ; elle a brisé cette main qui devait, une fois de plus, jeter la boue de cette encre à la face de JÉSUS-Christ. Depuis longtemps, Leconte de Lisle aspirait, en vers (ce qui ne tire guère à conséquence), au repos de la tombe, au sommeil du brahme Valmiki, « dispersé dans la matière éternelle ». Un jour de belle humeur poétique, il avait rédigé certaine Prière védique pour les morts, où, en guise de De Profundis, il s'écriait que la suprême destinée pour le poète, c'est d'être assis éternellement dans je ne sais quelle Bétique, où
Le beurre frais, le pur sôma, l'excellent miel, Coulent pour les héros, les poètes, les sages.
L'émule de Valmiki sait aujourd'hui que le tout de l'homme, fût-il poète, n'est point d'aspirer au pays éternel du beurre frais ; que le tout du poète, fût-il académicien, n'est point de s'amuser à envelopper dans des imagfes bleuâtres, à entortiller dans des rimes d'or ou de cuivre, l'idée de la mort. Cette idée est trop
LECONTE DE LTSLE. 141
sérieuse pour qu'on s'en fasse un jouet. Et pourtant, c'est de cette idée-là qu'il travaillait à divertir ses lecteurs courageux. Aucun poète n'a, aussi souvent que Leconte de Liste, versifié autour de cette réalité terrible et décisive. Après les bêtes féroces et laides> dont il est le photographe attitré, après les scènes des djungles, qui peuplent son imagination et ses livres, le lieu commun de cet académicien, c'est la mort.
Partout le souvenir de la fin le hante ; partout il la chante d'un ton qui ne rappelle ni de près ni de loin le sublime cantique de saint François d'Assise à Notre sœur la Mort ; mais bien avec des tintements baroques et agaçants de musique hindoue ; en se répétant, au refrain, qu'il est très gai de se coucher « dans le soleil (') », — ou, ce qui chez lui revient au même, de se coucher dans la nuit éternelle. Car ce fut encore le vœu de ce Brahme du Pont des Arts, qui, pour contrefaire la parole vivante de Dieu, a écrit un poème morne (comme presque tous ses poèmes), sous ce titre désespérant : Fiat nox.
Au travers de ses livres, on entend des éclats ou des échos du Dics irœ, dont cet immortel a osé parodier l'un des versets, pour achever un volume dans un blasphème lugubre. A la fin des Poèmes antiques, long hosanna aux dieux sensuels de la Grèce et aux immondes divinités de l'Inde, Leconte de Lisle saluait, dans une paraphrase sacrilège du Solvet seclum, qui est un râle en strophes heurtées, le triomphe de la « divine mort » sur toute chair, tout esprit, toute croyance. Dans ce cri de rage et de révolte suprême, poussé par une âme volontairement païenne contre le DIEU de la