Revue de V Enseignement, 11 octobre 1894, p
Tout jeune, au sortir du collège, il voyagea pour affaires jusqu'aux Indes et aux îles de la Sonde. Les affaires menées par des hommes de génie ne réussissent pas toujours à souhait : le jeune Leconte en fit l'expérience. Mais en voyageant il s'instruisit. Il put voir, de ses yeux, les djungles vraies, des brahmes et autres buveurs de l'eau du Gange, des tigres, des lotus, des serpents à foison, des divinités très vilaines à profusion, devant lesquelles des milliers de créatures humaines frottées de bouse de vache s'allongent à plat ventre ; et de tout cela, le poète voyageur, aidé d'une traduction des Pourâvas et autres « fouchtras du Ramayana » (comme un homme d'esprit appelle les contes bleus de ma mère l'Oie hindoue), allait se créer la patrie poétique de son imagination.
Pendant quarante années, à Paris, tout en coudoyant les bourgeois en paletot qui trottent sur le macadam, tout en frayant avec les Pindares modernes qui chantent le Petit Épicier de Montrouge, Leconte de Lisle, poète de Baghâvat et de Maya, rôdait par le souvenir autour des monstrueuses pagodes de Bouddah ; au roulement banal des omnibus, le long des quais de la Seine où jaunissent tant de poèmes, il se plongeait, par la pensée, dans les boues jaunâtres du Gange ; il assistait, sous les lianes, au réveil des crotales, au sommeil des quadrupèdes, aux ébattements des quadrumanes, qui,
Sans remuer leur tête ou leurs reins au poil ras, A la branche qui ploie appendus par la queue, Laissent inertement aller leurs maigres bras (').
Les admirateurs des Poèmes Antiques et Barbares n'ont point failli à rebattre, en l'honneur du poète créole,