‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 105 sur 140 · I. Le Calumet du Sachent · texte numérisé non relu

I. Le Calumet du Sachent

la théorie des influences du milieu et des effluves de l'île natale où nagea sa jeune fantaisie. A les ouïr, ce serait parce que Leconte de Lisle est né sous les tropiques, qu'il étala une imagination si colorée, et trempée dans toutes les nuances chaudes de l'arc-en-ciel. Belles explications, qui expliquent peu de chose, ou qui expliquent mal une chose à moitié vraie. Pourquoi tant d'hommes nés sous les tropiques (sans parler des nègres) sont-ils incapables, je ne dis pas d'écrire, mais de comprendre les poèmes colorés et chauds que les gens du Nord admirent et achètent ?

En général, ce ne sont point les scènes, colorées ou non, parmi lesquelles on naît et grandit qui frappent le plus vivement l'âme ; on y est si vite fait ! Ce ne sont pas toujours celles-là qui secouent le plus fortement l'imagination créatrice. Est-ce à Besançon, est-ce aux Feuillantines, que l'imagination de 1' « enfant sublime » s'éveilla ? N'est-ce pas plutôt le contraste des spectacles d'Espagne avec les scènes paisibles de France, qui, sous le soleil brûlant de l'Andalousie, au pays du Cid Campéador, des tambours de basque ou des « grelots des mules sonores », révéla au jeune Hugo sa puissance de flamboyer et de bruire? Quoi qu'il en soit, Leconte de Lisle lui-même a conté que ce ne furent point la mer, les montagnes, les chauds spectacles du ciel natal, qui lui enseignèrent la poésie. Ce ne fut point, pour employer le style pompeux, le livre de la nature : ce furent les Orientales de V. Hugo.

Sans doute, il a consacré environ une demi-douzaine de ses poèmes, Barbares ou autres, à des souvenirs du pays natal : le Manchy, la Fontaine aux lianes, la Ravine Saint-Gille ;... mais cela fut rêvé tout à côté des prés

fleuris et des quais de Paris qu'arrose la Seine. Ce qu'il a le mieux saisi et rendu, c'a été l'Inde des brahmes, vue à travers les songes creux des védas, œgri somnia ; ou la Grèce fabuleuse, — non point celle de Botzaris ou du roi Georges Ier, — aperçue, à la loupe, dans les chefs-d'œuvre classiques.

En 1847, Leconte de Lisle vint se fixer à Paris, où il crut trouver, grâce à la révolution qui fermentait déjà et bouillonnait, une carrière digne de ses talents, pour lesquels il cherchait un emploi. Il se lança dans cette aventure avec la fougue de la naïveté, ou, plus exactement, avec l'ambition résolue d'un homme qui n'a rien à perdre. Si l'on en juge d'après certains échantillons de sa prose, d'une prose de club ou de taverne, il flambait alors pour la République ; non pas seulement pour celle de Ledru-Rollin, mais pour celle de Robespierre : il était marri et navré d'entendre qualifier de crimes les beaux exploits de 89 à 93 ; il hurlait contre le « hideux royalisme » (l'expression est de lui) ; ce créole prononçait que le peuple de France était imbécile ; que le peuple de Bretagne, nommément, était un ramassis d'idiots. Il était allé à Dinan avec le généreux dessein d'étendre parmi ses compatriotes le règne de la liberté, de Yégalité, de la fraternité et de toutes les vertus qui allaient éclore au soleil de juin. Mais, hélas ! les Bretons avaient alors la tête dure, et le prophète, fraîchement débarqué des îles, prêcha dans le désert. Écoutons les jérémiades qu'il versait dans le sein d'un ami, à la date du 30 avril 1848 :

Que l'humanité est une sale et dégoûtante engeance ! Que le peuple est stupide !... Que le grand diable d'enfer emporte les sales populations de la province ! Vous vous figurerez à grand'

peine l'état d'abrutissement, d'ignorance et de stupidité naturelle de cette malheureuse Bretagne.

Mais, si la stupidité naturelle des Bretons ses frères le désolait à ce point, la stupidité non moins naturelle de toutes les sales populations de France le mettait hors de lui. Il constatait avec amertume que la République avait été et était encore « la proie constante des crétins et des traîtres » ; après quoi, il s'exclamait, la mort dans l'âme : « Je ne désespère pas d'aller crever au Mont-Saint-Michel. » Le tyran qui survint épargna au poète le triste espoir d'aller crever sur le rocher normand au Péril de la Mer ; il n'alla pas davantage trôner sur les rochers normands de Jersey, comme le Prométhée qui revint de là s'asseoir sur le velours de l'Académie. Leconte de Lisle, désabusé, découragé de la politique qui ne le menait à rien, pas même au Mont-Saint-Michel, n'essaya plus de se faire une place sortable que dans la république des lettres. Le volcan de 1848 ne jeta plus sur le monde, pendant vingt ans, que des rimes et des strophes.

Il jeta aussi de la prose, d'où jaillissaient encore des éclairs de révolution. Les Poèmes antiques, parus en 1852, débutaient par une Préface tapageuse. Leconte de Lisle y déclarait, sans modestie et dans une langue médiocre, que, de Pindare jusqu'à lui, il n'y avait pas eu de poésie, ou si peu que pas n'était besoin d'en parler. Découpons quelques lignes où se condensent toutes les emphases de ce morceau :

Depuis Homère, Eschyle et Sophocle, qui représentent la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et dans son unité harmonique, la décadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain. En fait d'art original, le monde romain est au niveau des Daces et des Sarmates ; le cycle chrétien tout entier est barbare...

En résumé, depuis les Grecs jusqu'aux Poèmes antiques de 1852, rien ; « les maîtres se sont tus ou vont se taire » ; mais j'arrive et je parle. Deux mille ans de christianisme et de chefs-d'œuvre en toute langue, cela ne vaut pas un fétu ; tout cela est € incohérent » et usé. Le dix-septième siècle n'est pas ; mais je suis ; le dix-neuvième est à son aurore ; voyez. La Préface fit du bruit dans le Landerneau des poètes et des critiques ; Gustave Planche, oracle des Deux-Mondes, se plaignit : « La Préface de M. Leconte de Lisle prouve, jusqu'à la dernière évidence, que le maniement de la mesure et de la rime n'enseigne pas les lois les plus élémentaires de la prose. Les idées les plus justes ont besoin d'être présentées sous une forme claire et précise ; or, M. Leconte de Lisle semble dédaigner résolument la précision et la clarté (r). »

Il les dédaigna toujours, même en vers ; sauf pour les détails où il photographie les objets ; pour l'ensemble, cela flotte, cela se déroule longuement, et cela s'embrouille. Comme l'artiste malheureux dont Horace dit la mésaventure en sa Lettre aux Ptsons, Leconte de Lisle sut dessiner des ongles et sculpter des boucles de cheveux ; incapable de composer un tableau ou d'achever une statue : Infelix operis summa. *Mais il n'eut pas de peine à comprendre que les tapageuses affirmations de sa Préface le serviraient mal auprès des puissances, sans l'aider beaucoup chez les libraires. Il devint prudent ; la Préface disparut et n'a point revu le jour.

Vers ce temps-là, Sainte-Beuve, grand maître de la renommée, découvrit le poète, qui avait lu en sa pré-

I. Etudes littéraires, édit. de 1855, p. 283. Études et Causerie?. IO

sence : Midi, roi des étés. Il en parla ; il cita Midi et proposa aux admirations de la postérité ce poète « jeune, mais déjà mûr, d'un esprit ferme et haut, nourri des études antiques et de la lecture familière des poètes grecs (I). »

D'autres volumes parurent, de ceux qui se vendent peu, mais qu'on vante fort dans les petits cénacles et les petites chambres bleues, où l'on pose pour le fin du fin : Poèmes et poésies, en 1854 ; Poèmes barbares, en 1862 ; puis des traductions, en prose, de Théocrite, de X Iliade, d'Hésiode, de X Odyssée ;... elles étaient émaillées de noms grecs, écrits à la française : Akhilleus, Phoibos, Héphaistos, Iakkos.... tout l'Olympe, diapré de lettres parasites. Malgré cet amoncellement de vers et de prose, Leconte de Lisle était encore, aux environs de la quarantaine, un poète, comme dit L. Veuillot, « des plus connus comme ignoré (2) » ; et si j'en crois M. de Pontmartin, nombre d'honnêtes gens étaient tentés de s'exclamer, en entendant parler de M. Leconte de Lisle, le poète : Comment? comte?... Je ne savais pas que le poète Delille fût comte !

Peu à peu cependant, quelques initiés fréquentèrent chez ce maître ; Leconte de Lisle ne pontifia jamais comme Hugo, qui jouait si sérieusement, à grand renfort de cymbales, en face de l'univers et de l'océan, son rôle de dieu et de prêtre de ce dieu-là ; l'auteur de Baghâvat dogmatisait à huis clos, pour la petite paroisse ou confrérie des impeccables, des impassibles, des impersonnels ; il était déjà, et il fut toujours, selon le mot piquant de M. A. France :

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