‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 107 sur 140 · Mélanges, loc. cit · texte numérisé non relu

Mélanges, loc. cit

la croix d'honneur ; depuis plusieurs années, il servait une jolie pension de 300 francs par mois à un si habile homme qui célébrait si vigoureusement l'arrière-grandoncle de Troppmann. Quatorze ans plus tard, la troisième République l'éleva au grade d'officier dans la même légion d'honneur, vers le temps où il publiait ses plus gros blasphèmes rimes contre l'Eglise et JéSUS-Christ; et, en 1894, il allait obtenir la croix de commandeur en ladite légion ; mais la mort a brusquement enlevé le Président qui devait décerner le titre et le poète qui devait le recevoir.

Au lendemain du 4 septembre 1870, le poète eut vite fait d'oublier le souverain qui l'avait décoré et pensionné ; les poètes sont chose légère : ils ont la mémoire mobile (sont-ils les seuls ?). Sedan produisit sur celle de Leconte de Lisle l'effet rapide que le lotos produit sur les dévots de Vishnou. Une fois l'Empire effondré, Leconte de Lisle oublia l'empereur ; et longtemps avant d'insulter, en pleine Académie, à la gloire de l'autre empereur, il se hâta de publier un Catéchisme populaire républicain, dont les déclamations folles révoltèrent justement les députés conservateurs. Ce pamphlet fut dénoncé à la tribune de Versailles.

Il est vrai que le poète avait en cette occurrence joint la réflexion à la hardiesse. Il avait imprimé son Catéchisme sans nom d'auteur. Vers la même date, avec la même audace tempérée de circonspection, il imprimait lui-même une Histoire populaire du christianisme, dont le Temps se tait, et que Larousse met à l'Index, ou peu s'en faut ; déclarant que cette Histoire n'est pas écrite pour tout le monde. En bonne justice, elle n'est écrite pour personne, car personne n'a le droit

de lire des mensonges blasphématoires. Néanmoins, en dépit des plaintes portées à la tribune par des députés catholiques, le gouvernement de M. Thiers récompensa promptement l'auteur anonyme des deux libelles ; on le nomma bibliothécaire du Sénat ; et la pension servie naguère par l'Empire se convertit en émoluments de cette sinécure.

Installé dans la bibliothèque solitaire du Luxembourg, Leconte de Lisle vécut à son aise et continua de rimer, sans être trop dérangé par les visites de ses clients, les Pères conscrits du Sénat ; le poète-bibliothécaire s'étonnait fort, paraît-il, quand il s'entendait demander un volume : probablement il connaissait mieux les dernières éditions du Mahâbhârata, que les rayons où gisent les œuvres de Justinien et de Cujas.

Du Luxembourg à l'Odéon, il n'y a que la rue. En 1872, Leconte de Lisle fit représenter à l'Odéon les Erynnies. Pour comprendre cette tragédie française, il fallait d'abord savoir le grec à fond. Les simples bacheliers n'y pouvaient mordre ; et les bourgeois, le gros public, ne court guère au théâtre pour l'amour du grec. Ceux qui étaient venus là, moyennant leur triobole ■*- je veux dire, leurs cent sous — dans le dessein d'être attendris, écarquillaient vainement les .yeux et les oreilles. Et combien se dilatèrent en un franc rire, quand on entendit le vieillard Talthybios entretenir fort gravement le vieillard Eurybatès, de « cuisses de bœuf» lourdes de double graisse » ; puis Eurybatès répondre non moins gravement à Talthybios ;

Pour nous, ayons un bœuf sur la langue. Silence !

Le succès des Erynnies fut tel, que l'Odéon refusa

XApollonide, autre drame, où le bibliothécaire du Luxembourg parlait, en français, le meilleur grec du monde.

Assez maltraité au théâtre, Leconte de Lisle se tourna vers l'Académie. Il tenta un premier essai, puis un second ; il obtint deux voix, dont l'une, celle de V. Hugo : du moins on le dit ; le candidat le crut, et, pour se consoler, il écrivit à « l'homme immense » un remerciement qui divertit médiocrement les autres académiciens : « Vous m'avez nommé ; je suis élu. » Par malheur, même à l'Académie, un n'est pas l'équivalent de trente neuf ; au surplus, la voix était-elle bien celle de V. Hugo ? D'aucuns en doutent encore.

Leconte de Lisle conquit le fauteuil, mais sur le tard, en 1886; il avait soixante-huit ans, ce qui n'est plus la jeunesse, même pour un immortel. Il s'était laissé devancer en ce Temple de mémoire par ses disciples, MM. Coppée et Sully-Prud'homme. Au mois dé mars 1887, il y vint prendre sa place et déclara qu'un tel honneur était pour lui « aussi grand qu'inattendu » ; puis, après un éloge, très faible, du prédécesseur, dans une prose très pâle, le vieil auteur des Poèmes barbares épancha sa bile et ses phrases usées contre la foi chrétienne et contre les grands siècles où le CHRIST était en France, comme dit Jeanne d'Arc, « premier servi. >

Chose singulière et vraiment inattendue, celle-là : l'Évangile trouva sous la coupole Mazarine un défenseur sur lequel on ne comptait guère. M. Alexandre Dumas, qui n'est point, on le sait du reste, un partisan acharné de la morale évangélique, rappela au nouveau confrère qu'il y avait chez l'humanité, depuis quelque

deux mille ans, un petit livre dont la doctrine était supérieure aux rêveries des poètes, et qui avait changé la face du monde. C'était une leçon, encore bien qu'elle fût d'un tour académique et d'une autorité restreinte. Si notre mémoire est fidèle, on applaudit ; et certes, M. Alexandre Dumas n'a jamais obtenu de battements de mains qui vaillent ceux-là.

En 1884, Leconte de Lisle avait publié ses Poèmes tragiques. Du jour où il fut parvenu sur le faîte, j'entends à l'Académie, il se reposa. De temps à autre néanmoins, il sortait du nirvana académique, pour offrir au public lettré quelque poème ; de ceux qui se logent dans la Revue des Deux-Mondes, et où il amoncelait plus d'adjectifs que d'idées : il était essoufflé. Nous avons signalé dans les Études (') une de ces œuvres séniles, dont les blasphèmes et les strophes poussives auraient fait bâiller jusqu'aux fauves des djungles. Naguère encore, il chanta, du même ton, dans la même Revue, l'histoire bien vieille de cette jeune personne de Phénicie qui avait nom Europe, et qui, longtemps avant l'invention des bateaux à vapeur, navigua sur les épaules d'un taureau à travers le Bosphore et les Échelles du Levant. Ce fut une des dernières primeurs qu'il servit aux abonnés de M. Buloz.

Même depuis son entrée à l'Académie, le poète a joui d'une gloire qui n'éblouit point les passants. Il eut des disciples dévots jusqu'au fanatisme et persuadés que Kaïn, Baghâvat, les Nomes sont le nec le plus idtra des merveilles humaines ; mais le nombre des admirateurs chauds est petit. Leconte de Lisle n'est jamais

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