C'est le premier vers de X Année tei rible
dans les anthologies : et les lycéens, qui se croient quelque chose là, pâlissent sur les froids rayons de Midi roi des étés. La Sorbonne même, une fois ou deux, si je ne me trompe, a offert ce beau sujet devers latins aux candidats de la licence ès-lettres. Pour l'auteur, dernier dieu du Parnasse contemporain, c'était, au déclin de ses années, le comble de la gloire classique : être drapé dans la toge de Virgile ; mais Leconte de Lisle n'aimait pas Virgile.
Les preneurs ont eu le soin de nous conter que ce grand homme au visage apollonien, à l'âme marmoréenne, suivant l'exemple des génies antiques — lesquels ? je ne sais — vivait sur les hauteurs sereines, dans les templa serena, au fond de la tour d'ivoire de la pensée, inaccessible aux passions qui troublent ; planant, comme son condor endormi, « dans l'air glacé, les ailes toutes grandes » ; traduisant par sa pose grave cet alexandrin de Çunacépa :
Il rêvait comme un dieu fait d'un bloc sec et rude.
« Il vivait, nous dit le chroniqueur du Temps, pour un idéal de beauté... dans de calmes extases. »
La vérité est d'abord que ce brahmane si extatique se fâchait rouge contre ceux qui, croyant bien faire, l'appelaient impassible ; ensuite, qu'il jurait comme un beau diable contre les critiques grincheux ou « secs et rudes » qui lui mesuraient l'encens et qui glissaient une épine sous une brassée de roses. Certains articles de M. A. France ne répondant point « à l'idée qu'il s'était formée lui-même de son mérite (') », le calme
I. Lettre de M. A. France, 29 avril 1891. — Appendice de \ Enquête littéraire de J. Iluret.
vieillard annonça l'envoi de ses témoins à M. A. France. Il avait alors soixante et treize ans bien comptés. Un peu plus, et s'il n'avait reçu de promptes excuses, il s'en allait sur le terrain occire ou pourfendre son critique, à cette fin de lui prouver que ses vers étaient fort bons. Oronte était moins chaud à venger son malheureux sonnet.
Ceux qui rencontraient Leconte de Lisle, le jeudi, sur les quais, non loin de la statue de Voltaire et aux alentours de l'Académie, ou chez l'éditeur Lemerre, ou sous les galeries de l'Odéon, le reconnaissaient vite à sa mine hautaine, à sa figure soigneusement rasée, à sa longue chevelure et au monocle « perpétuellement vissé dans l'œil droit pour dissimuler une lumière éteinte (') ». L'écrivain à qui nous empruntons ce détail nous assure qu'en approchant du terme, l'auteur de Kaïn, « malgré d'anciens préjugés contre la religion chrétienne, avait cessé d'être intolérant. » Nous le souhaitons ; mais nous souhaiterions aussi des preuves. Un autre témoin de ce déclin morne et sans un regard vers X au-delà, nous en fait un tableau qui ne représente guère la fin d'un beau jour. « La vie, écrit-il, n'avait pas donné au poète ce qu'il en attendait, et le poète manifestait son dégoût pour la vie (2). » Le temps était venu où il pouvait s'appliquer à lui-même bon nombre de ses alexandrins lugubres :
Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne ; A quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir ? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir Et qui mord le couteau de sa gueule qui saigne.
I. Henri Dac, Le Monde, 23 juillet 1894. r. Le Temps, 19 juillet.
Encore une torture, encore un battement ; Puis, rien ; la fosse s'ouvre... (')
L'influenza l'avait ruiné ; une maladie de cœur l'achevait. Le malade affectait encore « une gaieté toute factice », qui se traduisait en « des jeux de mots tout macabres », dont 4 l'impression était navrante (2) ». On voulut essayer d'un changement d'air ; Leconte de Lisle partit pour Louveciennes ; il n'avait plus que trois jours à vivre.
On dit que, dans le parc de Louveciennes où il alla respirer une dernière fois, il s'assit un moment sur le banc d'André Chénier. Sur ce banc, le poète moribond cherchait, lui aussi, à quelques heures de la mort,
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre !
Triste coïncidence ! les deux poètes, mourant à un siècle d'intervalle, furent deux païens, adorateurs des divinités de l'Olympe grec, l'un naïvement, l'autre avec passion ; tous deux peintres d'une nature dont ils avaient soin d'exclure Dieu. Ils étaient tous deux nés hors de France ; tous deux s'éprirent de la Révolution qui étouffe la France ; tous deux eurent du génie ou quelque chose qui y ressemble : le premier ouvrit l'ère de la renaissance romantique ; le second semble la fermer. Leur fin à tous deux est sans consolation, comme leur poésie est sans Credo.
Après trois jours d'une douloureuse villégiature, Leconte de Lisle fut emporté par une hémorragie. Nous devons à la vérité d'ajouter qu'au moment de la