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Le Temps, 19 juillet

crise suprême, la famille dans laquelle il agonisait fit avertir M. le curé de Louveciennes ; mais, malgré son empressement et son vif désir d'être utile à cette âme, le prêtre fut devancé par la mort.

Le lendemain, en attendant le panégyrique qu'un ministre devait prononcer pour glorifier les œuvres, les bienfaits, les vertus de feu Leconte de Lisle, le journal officieux du gouvernement exhalait sa douleur en ces termes émus et soignés :

Nous perdons en lui un exemple réconfortant, une autorité intellectuelle et morale qui sera malaisément remplacée. On dirait que le sort s'applique à découronner la France. Perdre en deux ans Taine, Renan, Leconte de Lisle, c'est trop de deuils à la fois.

Qui nous consolera ? Qui nous guidera, sur la route incertaine, vers la vérité et la beauté ? (*)

Citer de telles phrases, c'est, je crois, en faire justice. Ce fut autrefois un double axiome que la langue française supportait mal l'erreur et le mensonge ; et que les mots français voulaient tous dire quelque chose. Espérons que notre langue a gardé ces deux privilèges qui furent sa marque distinctive, sa force, sa gloire. Mais, ces mots clairs et francs, à quelle torture on les condamne ! à quelle besogne on les réduit !

Leconte de Lisle ne laisse en réalité que peu de regrets et point de deuil : mais il laisse une œuvre. Que vaut cette œuvre ?

i. Gaston Deschamps, Le Temps, 19 juillet.

On se consolera vite, si ce n'est déjà fait, du départ de cet homme ; quelques initiés, savants et vaillants, liront, reliront peut-être, tel ou tel de ses poèmes Barbares, Antiques, Tragiques ; mais, quoi qu'on ait dit, son œuvre n'est pas un phare : les âmes sérieusement en quête de vérité et de beauté, prendront d'autres guides sur la route incertaine.

Sa doctrine, quand il en a une, mène droit à la nuit; s'il y a des pages, ou mieux, des strophes brillantes dans ses livres, ce sont, pour employer un de ses titres : Les yetix d'or de la nuit. Son œuvre entière, au point de vue de l'idée, c'est brouillard ou ténèbres ; au point de vue de l'influence, c'est ruine : elle est faite tout entière de négation et de doute.

Leconte de Lisle n'a établi aucune vérité précise, définie, assurée et rassurante. Loin de là : il a commencé par vouloir démolir le vrai, surtout le vrai révélé de l'Evangile, et le vrai de l'histoire. C'était un révolté et un révolutionnaire, même après ses désillusions de 1848 ; à travers ses poèmes hindous, Scandinaves, gaéliques, helléniques, on entend des échos de Marseillaise. Depuis la Restauration, ou, si l'on veut, depuis le Génie du Christianisme, la poésie française s'était rajeunie aux sources chrétiennes : elle avait cueilli des fleurs et des inspirations dans la Bible, dans les annales des âges de foi. Elle visitait, au moins par l'imagination, les cathédrales gothiques, les cloîtres où les moines avaient prié, les ruines féodales où les chevaliers s'étaient armés en guerre pour DiEU, son CHRIST et son Eglise. Lamartine avait écrit les Méditations et les Harmonies ; Hugo avait tour à tour manié la Harpe chrétienne et la Lyre française ; Mus-

set avait laissé échapper de sa pauvre âme X Espoir en Dieu; et quand Leconte de Lisle débutait, V. de Laprade publiait ses Poèmes évangéliques. Sur combien d'autres harpes et d'autres lyres passait le souffle du Calvaire !

Leconte de Lisle voulut protester et réagir ; prendre pour thème, non plus les réalités vivantes et fécondes de la foi en Dieu, mais les mythes extravagants du paganisme ; mettre au fond de ses fantaisies, non plus une âme qui chante ou qui pleure, non plus la mélancolie naturelle aux croyants, aux chercheurs de paradis, mais une désespérance voulue ; non plus même le pessimisme qui accuse un tourment intime, mais le néant qui est l'absence totale d'un élan vers la lumière et la vie. Il chante le néant ; il s'en fait un dieu, car il faut bien qu'on se fasse un dieu de quelque chose, durant notre passage dans ce que Leconte de Lisle nomme Y i univers stupide ».

Cet apôtre du néant crie à ses disciples futurs : N'espérez rien ; et si vous avez un cœur dans la poitrine, ayez

Un cœur trempé sept fois dans le néant divin (').

Sept fois ; pas une de moins ni de plus : c'est le rite du néant. Il est vrai qu'ailleurs, par les lèvres du sage Viçvamithra, le poète déclare qu'on peut échapper au néant : pour cela, il suffit de réciter sept fois (sept fois bien juste) l'hymne sacré d'Indra : et alors on vit.

Du reste, le néant divin, c'est la mort ; mais la mort, c'est la vie ; ce n'est rien, mais c'est tout et elle est

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