Ibid., p
vie, il ne trempait point son cœur, comme les brahmanes, au bain noir du nirvana; il visait à des réalités palpables, ne fût-ce qu'à l'Académie. On n'a jamais ouï conter qu'il ait été de glace aux louanges ; ni qu'il ait pris les billets de banque de sa pension pour des « apparences vaines », de « mobiles chimères ». La conclusion pratique de sa philosophie désespérante, c'eût été de se noyer ou de se pendre ; ou encore, ce qui est un suicide très beau, de se laisser manger par les fourmis, les abeilles, les papillons, comme le brahme Valmiki. Leconte de Lisle préféra se laisser vivre, être quelque chose, ou même tâcher de réparer l'irréparable outrage des ans et de voiler la « lumière éteinte » de son œil droit.
Après tout, on sent à travers les strophes qu'il forge et lime en l'honneur du néant, qu'il a peur ; quoi qu'il en dise, il souffre ; quoiqu'il pose pour l'invulnérable, il crie ; quoiqu'il comprime ses frissons, il tremble ; quoiqu'il joue à l'homme calme, à l'homme libre, il hait et il ment ; il hait surtout ; car ce philosophe serein, ce rimeur impassible, s'épuise en accès de haine contre Dieu et son Christ ; ce Titan essoufflé, adorateur à'Ouranos, de Kronos et d'autres balivernes renouvelées des Grecs, entasse avec frénésie poèmes sur poèmes, Pélion sur Ossa, contre le Calvaire et le Vatican.
C'est Dieu qu'il prend directement à partie, dans le plus fameux de ses Poèmes barbares : Kaïn. Caïn, pour Leconte de Lisle, c'est le premier héros de l'humanité ; parce que, le premier d'entre les hommes, il a lutté contre DIEU et dit le non serviam de l'enfer. Aussi bien, l'assassin d'Abel, ce n'est pas Caïn ; ce pauvre Caïn avait « vu rouge » ; mais il était* innocent
comme les agneaux d'Abel. Que dis-je ? Caïn aimait son cher petit frère, d'amour tendre ; mille ans après sa mort, il lui soupire un air de romance : « Faible enfant que j'aimais !... » Par la plume, ou le « roseau dur » de son poète, Caïn fond de tendresse sur le cadavre de sa victime :
Pâle enfant de la femme, inerte sur son sein, O victime, tu sais le sinistre dessein D'Iahvèh m'aveuglant du feu de sa colère : L'iniquité divine est ton seul assassin.
Bon et doux Caïn ! après mille ans de tombe, il a encore assez de souffle pour exhaler quarante-deux strophes, plus de deux cents alexandrins, contre Iahvèh, c'est-à-dire contre Dieu, seul meurtrier d'Abel. Après quoi, il jure qu'il vaincra Dieu, qu'il le coudra dans un sac de toile — pour rimer avec étoile — et alors, oh ! comme il sera au comble de ses désirs ! il n'aura rien de plus pressé que de rendre la vie au cher petit Abel :
Et d'étoile en étoile, Le bienheureux Eden longuement regretté Verra renaître Abel sur mon cœur abrité.
Et ceci, déclare le poète vers la fin de l'œuvre, fut écrit : « Sur une peau d'onagre en langue khaldaïque ». — On s'en aperçoit bien ! disait Louis Veuillot.
Kaïn est la réhabilitation du fratricide Caïn ; comme la Vie de Jésus est la réhabilitation de Judas ; comme les dernières élucubrations de V. Hugo sont des réhabilitations du vice et du bagne. A quelles nobles besognes se livrent parfois certains de nos Quarante juges des prix de vertu !
Laissons de côté les conseils que ce Garo impertinent adresse à DlEU, touchant la création et la Providence divines, dans le Corbeau ; glissons sur les caricatures des prophètes de DlEU, tracées par ce Michel- Ange au rebours, notamment sur ce portrait, peu flatté, du prophète Élie :
Son crâne est comme un roc couvert d'herbe marine ;
Une sueur écume à ses cheveux pendants,
Et le poil se hérisse autour de sa narine.
Du fond de ses yeux creux flambent des feux ardents ;
D'un orteil convulsif, comme un lion sauvage,
Il fouille la poussière et fait grincer ses dents, etc..
{La Vigne de Naboth.)
Avouez qu'il ne serait pas très gai de rencontrer ce prophète-là au coin d'un bois, ou au coin d'une rue de Paris, sur le coup de minuit. Vraiment Caïn, celui des Poèmes barbares, a meilleure mine que ce saint homme.
Quant au poète barbare, sitôt qu'il rencontre la pensée de JÉSUS-CHRIST et de son Église, il fouille aussi la poussière, ou de l'orteil ou du poing convulsif. Comme son Corbeau, il jette des croassements aigres en frôlant la Croix ; et après avoir bavé sur le roc du Calvaire, il s'en va bien vite sur le Pinde chantonner la prière de Renan à Minerve. — Pardon ! il faut dire : Pallas AtJiênê ! Et là, dans un déluge de vers délirants, il célèbre Hypatie, cette martyre païenne qui, selon les Actes de Leconte de Lisle, meurt pour le culte de Zeus et des autres vertueuses déités que l'on sait.
Par contre, cet académicien, frère de Renan, jure ses grands dieux que Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST mourut « désespéré, tremblant, épouvanté » ; et que son Église devra prochainement « sombrer aux flots
mouvants (')». Il lui prédit, car il est prophète à ses heures, un règne de deux mille ans, lequel durera jusque vers le déclin du siècle qui aura eu l'honneur de posséder Leconte de Lisle et ses poèmes barbares :
Jusqu'au jour où ton joug, subi deux mille années, Fatiguera le cou des races mutinées (2)...
Il appuie sur cette date, à mainte reprise ; il en est sûr ; t dans vingt siècles !... » L'an 2000, ce sera la fin du christianisme, qui n'aura pas une minute d'horloge de plus. Il crie au Sauveur, maître du temps et de l'éternité, que
.... Pour user un Dieu, deux mille ans ont suffi (3) !
Quel dommage n'est-ce pas, que le poète soit mort un peu trop tôt, avant l'an 20CD ! Quelle merveille que les deux tours de Saint-Sulpice n'aient pas oscillé sur leur base, au moment où passait le cercueil de ce démolisseur de DIEU ! Les vagues de ses strophes n'ont pas même entamé ce granit.
Ouvrons ici une parenthèse. Leconte de Lisle n'a pas toujours blasphémé contre JÉSUS-CHRIST avec cette frénésie. En 1856, passa-t-il sur cette âme un souffle de foi ? Se laissa-t-elle, un instant, éclairer par les rayons du Calvaire ? Ou simplement, l'auteur des Poèmes antiques essaya t il de chercher du nouveau dans l'Évangile ? Ou plus simplement encore, n'y avaitil pas là un peu de calcul? Souvent, au fond du poète sommeille un diplomate. L'Empire montrait, en