Les Lnquiétudes de Dom SimncL
Le talent du poète était riche ; le poète y ajoutait un labeur opiniâtre. Il s'appliquait, il travaillait, il suait, il prenait de la peine ; beaucoup de peine. En contant les prouesses de son héros Kaïn, Leconte de Lisle dit que « DlEU haletait dans sa création » ; c'est une sottise ; mais c'est qu'il juge DlEU à sa propre mesure. Il haletait dans la création de ses poèmes.
Création est un terme audacieux, quand il s'agit de Leconte de Lisle. A-t-il créé ? a-t-il inventé quelque chose ? Les Védas, les Niebelnngen, les classiques grecs, l'histoire écrite par Michelet ou consorts, voilà les filons d'où il extrait la matière poétique. Après quoi, il pétrit, il moule, il forge, il martèle, en haletant ; — tout ainsi que cet artisan du temps jadis, que Boileau qualifie de « laborieux Vulcain » ; ou, pour parler sa langue, c'est un Héphaistos qui chauffe le métal et frappe à coups redoublés sur l'enclume dure.
C'est aussi un érudit, un chercheur de détails précis et de costume. Sa poésie vise à la science, autant et plus que celle de Victor Hugo. Le vieil Horace se comparait aux abeilles du mont Hymette qui vont de ci et de là sur les touffes de thym odorant ; Leconte de Lisle butine dans les dictionnaires. En même temps que le dictionnaire de rimes, il feuillette les manuels de Roret, et les in-folio de Larousse. Il n'a rien d'un La Fontaine, « papillon du Parnasse » ; rien d'un Lamartine, qui aligne des strophes comme l'eau coule et comme l'oiseau siffle.
Sa manière rappellerait plutôt celle de son homonyme,le bon abbé Jacques Delille, traducteur luiaussi.puis
ouvrier des Trois règnes, des Jardins, et de tant d'autres pénibles ouvrages. Il me semble que Leconte de Lisle, avant d'entamer un poème, devait se mettre dans l'état d'âme où était Jacques Delille, quand il composa son chef-d'œuvre, YËpître à M. Laurent, à /'occasion d'un aras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide ; avec cette différence que Jacques Delille se trémoussait à remuer des périphrases pour ne nommer aucun objet par son nom, et que Leconte de Lisle se torturait à entasser des mots pittoresques, exacts, scientifiques, étranges. Tous deux façonnaient des énigmes ; celuilà, des énigmes banales comme des devinettes d'almanach ; celui-ci, des énigmes vagues comme des oracles, compliquées comme des problèmes de haute algèbre. On l'a remarqué avant nous, Leconte de Lisle n'a guère chanté que les choses lointaines, les civilisations disparues, les pays de feu ou les pays de neige. Son imagination hante l'équateur, les tropiques et les peuples qui ont vécu dans la nuit des temps. L'Inde avec Baghâvat, la Grèce avec les Erynnies, l'Egypte avec Néférou-Ra, l'Arabie avec \' Apothéose de Mouçael-Kébyr, le nord extrême avec le Runoïa, l'extrême midi avec le Bernica : voilà où sa pensée habite, se complaît et s'étale. Les critiques amis s'extasient devant la profondeur de cette poésie ; les jeunes admirent à en pâmer la facilité avec laquelle ce savant Homère de tous les peuples morts entre dans l'âme de tous ces peuples : rien n'est plus hindou, plus oriental, plus grec, plus Scandinave, plus moyenâgeux ; plus tout ce qu'on voudra, excepté chrétien et français.
En cela, il y a du vrai ; mais en cela, il y a de l'excès. D'autres, moins enthousiastes, ont mieux vu,
LECONTE DE l.ISLE. 179
mieux lu dans ces entassements de mots bizarres et d'histoires fantastiques. D'après eux, Leconte de Lisle serait un photographe qui ferait des épreuves curieuses avec de belles teintes, mais qui ne saurait mettre les vues au point, — sauf néanmoins quand il prend les portraits instantanés des plus monstrueuses bêtes de la création. Dès 1855, Gustave Planche avait saisi ce défaut capital des premières œuvres, auxquelles ressemblent les dernières ; il l'avait souligné en une demipage fort juste, que voici :
Cette âme si intelligente ne tient compte ni des temps ni des lieux. Hélène, le Centaure, Niobé, interprétés par M. Leconte de Lisle, seraient pour Eschyle et Sophocle de véritables énigmes. Car le poète français, au lieu de s'en tenir à la tradition grecque, encadre cette tradition dans sa pensée personnelle et lui prête un sens qu'elle n'a jamais eu pour des païens...
Le Centaure, dans ce recueil de M. Leconte de Lisle, parle comme un homme qui aurait lu Herder et Spinoza...
S'il faut dire en un mot toute ma pensée, il défigure l'antiquité, quoiqu'il la connaisse. Il a le sentiment du passé ; et cependant les poèmes qu'il vient de publier sont entachés d'un perpétuel anachronisme. Il met sous des noms grecs des pensées qui n'ont pu éclore que parmi nous (').
En un mot, il n'entre point dans l'âme grecque ; il regarde l'Hellade au travers de ses préjugés et il prête aux choses la couleur de ses propres idées. Nos vieux artistes de la Pléiade, moins érudits peut être et beaucoup moins préoccupés de donner de l'esprit aux Anciens, les comprirent à moins de frais, les traduisirent plus ingénument : ceux-là étaient sincères.
Th. Gautier, malgré son penchant bien naturel pour l'auteur des Poèmes antiques, avouait qu' « il est parfois