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A. France, la Vie littéraire, loc. cit., p

LECONTE DE LISLE. l8l

Les Parnassiens et leurs héritiers sont aussi profondément remués par l'orthographe du maître ; le Maître ayant une façon d'écrire les noms propres ou les mots antiques peu familière aux bourgeois et aux autres « philistins » de la littérature. Le Maître multiplie à plaisir les k et les kJi : ce qui est, paraît-il, beaucoup plus hellénique, plus arabe, plus khaldaïque. Là où nous autres profanes nous dirions Chérubin, Coran Ac/iab, Quimper-Corentin..., il dit : Khéroub, Koran, Akliab, Kemper... Il dit : Korinthe, Krète, Knémides KJdamyde, Khalyfe. Pour le Ce'dron, le K initial ne lui suffit plus ; il écrit Kidrôn. D'où, Louis Veuillot se sentait assez vivement induit à écrire, en français, cuistre avec un k, en parlant de cet aigle ou de ce kok, connu sous le nom de Lekhonte.

Quant aux autres noms étrangers, il prend à tâche d'en figurer la prononciation antique avec des lettres françaises : Ainsi, Uheldeda, PersépJwna, Héphaistos, Klytaimnestra, Poséidon,... et, au lieu du soleil et de la lune, Hélios et Sélcné, Pour les noms empruntés aux pourânas et au sanscrit, on nous excusera de les, laisser où ils sont. Il y faut un luxe de cédilles et d'accents circonflexes qui demandent une application plus qu'ordinaire et sans profit.

Évidemment ce luxe très oriental réjouit l'œil des initiés et des gens de lettres qui réalisent le souhait ou l'ordre de V. Hugo : i II faut admirer le génie comme des brutes. » Th. Gautier, si peu naïf pourtant, prononçait que le k du centaure Chiron transformé en Khirôn, lui donnait <L un aspect plus farouche ». Il est vrai que

Études et Causeries. — I. 12

le ciseleur des Émaux et Camées s'empresse d'ajouter : « Peut-être Leconte de Lisle pousse-t-il la logique de son système trop loin, lorsqu'il appelle les Parques jes Moires, les destinées les Kères, le ciel ouranos. Il serait plus simple alors d'écrire en grec (I). » En effet, ce français-là confine au volapuk.

G. Planche poussait la critique plus loin encore ; il apprenait à ce Ronsard téméraire que son orthographe érudite fourmillait de bévues ; qu'il confondait Yepsilon avec Xêta ; qu'il écrivait fautivement Hélios pour Hêlios, Héré pour Hêrê...; bref, que des innovations de ce genre discréditeraient infailliblement un réformateur qui prétendrait savoir le grec autant qu'homme de France et de Béotie. Le poète semble avoir pris en considération les remarques du critique, et il a, depuis lors, multiplié les accents qui remplacent Vêla ; Hadcs, Orestès... La poésie n'a pas gagné grand'chose à ces conquêtes. Racine ne s'amusait point à écrire : Ba-Hal, Jizrahel, Akhilleus, Agamemnôn... Sans aucun souci de Poséidon, il disait bonnement et harmonieusement :

Mais out dort, et l'armée, et les vents, et Neptune...

Au temps jadis, l'affectation de parler grec ou hébreu en français s'appelait pédanterie ; et je crois que cela s'appelle encore ainsi. Vapereau, le compilateur si débonnaire à l'endroit de tant de fantaisies, avouait que l'orthographe racinienne valait bien les noms ornés de k et d'k et autres consonnes parasites ; que pareille débauche de lettres inutiles ne rendait point les noms propres très « agréables à l'œil d'un Français,

i. Histoire au Romantisme, p. 332.

ni harmonieux à son oreille : Akhab, Ba-hal, Ben- Hadad, Ethba-hal, Akkaron, Jizrahel, ne font pas meilleure figure aux noms dans notre poésie que les formes employées par l'auteur d'At/talie ('). » Selon Vapereau, il convenait d'abandonner Héphaistos, Seléné... aux dissertations de l'Académie des inscriptions ; autrement, c'était ajouter un effort de plus à une poésie dont le principal mérite, c'est déjà l'effort. Vapereau avait raison ; cette orthographe n'est qu'un trompe-l'œil.

Elle n'arrive point à couvrir ou à gazer l'erreur et le faux. On serait dans l'erreur et le faux, si l'on jugeait les civilisations disparues ou lointaines d'après les poèmes Antiques, Barbares, Tragiques ; tout ainsi que l'on s'abuserait fort, si l'on jugeait les mœurs, la politique, la religion, les vertus et les vices des Chinois, d'après les porcelaines qui miroitent sur nos cheminées de France.

Si l'on en croyait Leconte de Lisle, ami des Turcs, il n'y aurait dans l'Orient soumis au Coran et au cimeterre, que lumière, fleurs, saphirs, topazes : rien que des saints et des sages et des âmes fières. Que cela se passe de la sorte dans les contes de Schéhérazade et des Mille et une Nuits, soit : mais ce sont des contes. Quant à l'Hellade des grands combats, des enthousiasmes patriotiques, des hautes pensées formulées par un Platon ou un Démosthène, le poète n'en a cure ; ses Grecs sont des rêveurs, un peu comme les Caraïbes. Une fois seulement, sur les traces d'Euripide et d'après les textes d'Eschyle, l'auteur des Poèmes tragiques a su entrer à pleines voiles dans les idées

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