‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 124 sur 140 · I. V Année littéraire, 1862, p · texte numérisé non relu

I. V Année littéraire, 1862, p

tragiques du fatalisme grec. Les Érynnies sont le chef-d'œuvre de Leconte de Lisle ; ce n'est guère qu'un pastiche d'Eschyle: mais un pastiche très habilement exécuté. Le traducteur et arrangeur n'avait pas à y mettre du sien, et il avait minutieusement étudié son modèle ; à cet égard, c'est une merveille.

Il n'en va pas ainsi des compositions où le poète joue à l'historien. Dans ses légendes des siècles — de siècles qui n'ont pas existé — on ne trouve pas plus que chez V. Hugo un héros vrai, qui fasse honneur à l'humanité ; point de belles, grandes et nobles âmes : des muscles tendus, des cris farouches, du bruit, du bariolage ; rien d'humain.

D'où il suit encore que les récits, presque toujours fort longs, où il s'aventure sont heurtés, n'aboutissent point, ou tombent dans un vague qui touche au cauchemar, dans une monotonie qui agace ou endort. « Baghâvat, disait Gustave Planche, est une sorte de défi porté à l'esprit de notre nation. » Et combien d'autres défis ! Tous les développements se ressemblent : des histoires vaporeuses se déroulent dans des brouillards bleus ou gris. « On voit et on entend des choses dont on ne se rend pas compte ; d'immenses ombres farouches, qui s'allongent dans de fausses ténèbres et dans une fausse lumière, escortées d'immenses bruits confus ('). »

Pas une vérité fortifiante, où l'on s'accroche au

i. L. Veuillot, loc. cit., p. 675.

milieu de cette buée ou de ces brumes ; pas une émotion généreuse qui repose l'âme. Ce sont des prétextes à descriptions, des canevas pour arabesques. Presque partout ces récits, comme dit Th. Gautier, sont « inextricablement touffus comme les jungles où se rase le tigre, où se lève le cobra capello, où le singe descendant d'Hanouman rit et grince des dents, suspendu aux lianes (I). »

Nous avons dit que, dans leur ensemble, les poèmes Antiques, Barbares, Tragiques étaient de méchants livres ; de ce jugement nous ne retirons rien : mais nous reconnaissons volontiers qu'ils se défendent par l'ennui qui s'en dégage ; l'ennui filtre et suinte des poèmes les plus fameux, et l'on s'y trempe sept fois, à chaque lecture un peu prolongée. Il est impossible à un honnête homme jouissant de ses facultés, fût-il doué d'un courage doublé de patience, d'en lire six pages de suite sans bâiller formidablement, comme le tigre qui digère en face du Gange. Au mortel incomparable qui lirait, par exemple, Khirôn, je promettrais une fleur de lotos verte, éclose à la cime des Kunchinginga. Essayez, si le cœur vous en dit, en commençant par TJiestylis ; on est ébloui au bout de vingt ou trente vers. Cela continue, cela se prolonge, cela écrase*. Chez V. Hugo, le maître des amplificateurs, on trouve aussi de ces avalanches : mais du moins V. Hugo est amusant par quelque endroit ; il y a des lueurs qui jaillissent, des vers énormes qui éclatent, des métaphores qui dérideraient Caton, même atteint d'hypocondrie ; il y a plus d'une fois des idées :

Et la grenouille idée enfle le livre bœuf. 1. Histoire du Romantisme, p. 334.

Chez Leconte de Lisle, c'est toujours la même chose : et toujours si peu de chose ! Il n'a point le don d'être gai ; encore qu'il lui arrive, sans le vouloir, d'être assez drôle ; ainsi, dans les Plaintes du Cyclope, lorsque Polyphême, voulant gagner les bonnes grâces de je ne sais quelle déité aquatique, lui dit, avec un sourire de Cyclope :

Je brûlerai mon œil qui m'est cher, et mon âme.

M. de Pontmartin, l'aimable et spirituel liseur, renonçait à suivre le poète le long de ces sentiers enchevêtrés et monotones ; il craignait d'y « tomber haletant, faute d'un souffle d'air et d'une goutte de rosée (') ». Le pire, c'est que, le long de ces sentiers, on ne sait où l'on va : son ciel étouffe, son soleil brûle, sa nature tout entière inquiète, ses monstres s'enroulent autour de l'âme : toute sa poésie — c'est un mot de M. de Pontmartin — est « fauve et tigrée (2) ».

Des fauves, des tigres, son imagination et ses livres en sont peuplés : ses poèmes sont une triple ménagerie, un Jardin des plantes, un Jardin d'acclimatation, une forêt vierge. C'est où Leconte de Lisle se surpasse ; c'est un « animalier » ; animalier dans le genre féroce, mais de tous peut-être le plus habile.

Je ne connais dans son œuvre aucun portrait d'homme parfaitement beau ; la plupart de ses héros

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