Baghâvat
rivières nous n'apercevons d'ordinaire que les carpes et goujons vus et dédaignés par le héron du bon La Fontaine. Regardez un peu les caïmans de Leconte de Lisle :
Les uns, le long du bord, traînant leurs cuisses torses, Pleins de faim, font claquer leurs mâchoires de fer ; D'autres, tels que des troncs vêtus d'âpres écorces, Gisentj entre-bâillant la gueule aux courants d'air.
Admirez le jaguar qui sent l'approche d'un « grand bœuf des pampas » :
Dans l'acajou fourchu, lové comme un reptile, C'est l'heure où, l'œil mi-clos et le mufle en avant, Le chasseur au beau poil flaire une odeur subtile, Un parfum de chair vive égaré dans le vent. Ramassé sur ses reins musculeux, il dispose Ses ongles et ses dents pour son œuvre de mort ; Il se lisse la barbe avec sa langue rose ; Il laboure l'écorce, et l'arrache et la mord ; Tordant sa souple queue en spirale, il en fouette Le tronc de l'acajou d'un brusque enroulement ; Puis sur sa patte roide il allonge la tête, Et, comme pour dormir, il râle doucement.
Contemplez l'hippopotame qui passe :
L'hippopotame souffle aux berges du Nil blanc, Et vautre dans les joncs rigides qu'il écrase Son ventre rose et gras tout cuirassé de vase (").
Voilà des vers d'anthologie. Leconte de Lisle est par excellence un poète d'anthologie. Il serait malaisé de mieux faire, même en vers latins de Y Hermès Romanus: on voit, on entend ; pour un peu, l'on aurait peur.