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Les Trois Règnes, ch. vm

ICO ÉTUDFS ET CAUSERIES LITTÉRAIRES.

l'âme, il se borne à ceci : communiquer aux sens de la vue et de l'ouïe, à force de couleurs et de sons, les impressions vives qui ébranlent les nerfs.

Ses tableaux sont des images d'Épinal fortement coloriées, surtout en bleu, en rouge et en or. Ouvrez les poèmes Barbares ; vous avez devant les yeux, à perte de vue, des flots bleus, des étangs bleus, des lacs bleus, des lotus bleus, des cieux bleus, des rayons bleus, des perroquets bleus... Dans le seul Bagliâvat, vous trouverez des sables d'or, des abeilles d'or, des mouches d'or, des boucles d'or, des tiges d'or, des bracelets d'or, des pics d'or et les défenses d'or de je ne sais quel sanglier peu commun.

C'est le plus remarquable procédé de cette poésie plastique, qui n'émeut point et n'oblige point à penser. Procédé éblouissant ; à la longue, l'éblouissement devient intense : le poète l'adoucit par un autre procédé, celui du rapprochement et du mélange des nuances Ainsi, dans Sitryâ, l'Aurore paraît sur l'horizon :

Ceinte de lotus blancs...

Elle lie au char bleu les quatre vaches roses.

Le lecteur le moins clairvoyant ou le moins attentif constaterait ce fait au premier coup d'œil : la poésie de Leconte de Lisle repose sur des épithètes. « L'épithète gronde, rutile, fait vacarme ; et le verbe au contraire, qui devrait luire par lui-même et porter la vie, est terne, défaillant, ou tout à fait invalide ('). » Un écrivain qui pense et qui veut faire penser se préoccupe avant tout du substantif et du verbe : la vie est là, et la puissance. Leconte de Lisle cherche avant tout l'adjec-

i. L. Veuillot, loc. ci'., p. 678.

tif qui marque les contours, les jeux de lumière, la forme. Ses substantifs en traînent un ou plusieurs qui miroitent ou bruissent ; souvent même, c'est une guirlande ou une gerbe. Détachons, sans trop les choisir, ces deux phrases de la Mort de Valmiki et de Juin.

... Sous les noirs bambous, Les éléphants pensifs qui font frémir leurs rides, Au vol strident tX. vif des vertes cantharides... Sous les saules ployants, la vache lente et belle Paît dans l'herbe abondante au bord des lièdes eaux ; Une rose vapeur emplit ses blonds naseaux.

Poésie matérielle ; avec des chatoiements, des flamboiements, des bourdonnements qui enivrent le regard et qui saturent l'oreille. Personne n'y a mieux réussi que Leconte de Lisle. Personne ne sait comme lui amener, au bout de chaque tirade, à la finale de chaque poème, un dernier vers qui allonge, si j'ose dire, matériellement l'idée ; tantôt par l'agencement, la cadence des mots qui produisent l'image et l'effet :

Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs (') ;

tantôt par un immense adverbe, gonflant à lui seul tout un hémistiche d'alexandrin : silencieusement, impitoyablement, mélancoliquement . . .

Vient, passe et disparaît majestueusement (2)... Car les siècles s'en vont irréparablement (3)... Impérissablement jeune, innocent et beau (4).... Montaient et descendaient épouvantablement ($)...

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