‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 130 sur 140 · Kàin · texte numérisé non relu

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vieilles poétiques vantaient les miracles. Horace comparait Pindare à un torrent : Monte decnrrens velut amnis... Leconte de Lisle est un torrent canalisé.

Pas un de ses mots ne lui échappe ; ils sont pris un par un et enfoncés dans le cadre de l'alexandrin à l'endroit choisi. Les rimes elles-mêmes, ces fugitives et ces rebelles, sont triées, pesées au trébuchet ; toutes riches, ou ce qui vaut mieux souvent, toutes neuves ; d'une justesse, d'une variété que V. Hugo en personne n'a guère dépassées.

Quant aux strophes (la moitié au moins des poèmes Antiques, Barbares, Tragiques, sont écrits en strophes), elles sont d'un métal sonore, jeté dans un moule aux dessins bien arrêtés, aux angles bien saillants : quatre vers alexandrins, ou cinq à trois rimes ; tercets à rimes entrelacées, etc. C'est l'art pour l'art, dans sa plénitude laborieuse, achevée, intellectuellement indigente, moralement inutile ; mais, si l'on ne regardait qu'au travail, au soin, à la patience, au tour de main de l'ouvrier, cela confinerait au chef-d'œuvre.

Est-ce à dire que cet « impeccable » ne choppe jamais ? Hélas ! en dépit du labor improbns où il s'acharne, cet ouvrier habile entre les habiles a pour devise, lui aussi : Homo siun ; il courbe la tête sous le niveau de la faiblesse commune ; Homère, et Valmiki sans doute, sommeillent de temps à autre. Leconte de Lisle s'oublie jusqu'à dormir. Pour éviter la monotonie qui étreint son talent, il essaye des heurts, des soubresauts et des bonds. De là, les alexandrins qui boitent, les hémisti-

ches qui vacillent et plient, qui vont de cahots en cahots à la prose la plus plate :

Le café rouge, par monceaux, sur l'aire sèche... C'est une écume de toute race, un troupeau... Dans chacune de vos exécrables minutes... D'un bout à l'autre de la salle à voûte épaisse... Car en ce temps-là, ceux qui, dans le monde épars... Cache la tête sous la nappe, ô mon enfant (')...

Voilà ce qu'on appelle des vers « invertébrés » ; ils pullulent dans les poèmes du Maître. Et je m'étonne fort quand je lis, dans X Enquête de M. J. Huret, que, sur la fin de ses jours, le vieux poète plaidait pour la césure au sixième pied, pour le temps fort à la sixième syllabe. Je comprends mal pourquoi il foudroyait de ses anathèmes les décadents et autres « innocents ratés (2). »

Il leur donne le plus bel exemple, je veux dire le plus triste, des négligences à l'égard des hémistiches, des césures, du temps fort. Jamais V. Hugo n'a laissé tomber sur un e muet l'hémistiche d'un alexandrin. Libre aux symbolistes et autres innocents ratés d'aligner les syllabes quelconques et les césures baroques le long de ce qu'ils nomment leurs vers*; ces façonslà ne tirent aucunement à conséquence. Mais Leconte de Lisle a écrit, dans Hieronymus, un axiome qu'il aurait eu raison de consulter pour sa propre gouverne :

Ne le saviez-vous point ? Qui méprise la règle N'est qu'un oison piteux qui tente d'être un aigle.

i. Je venais d'écrire mon étude sur Leconte de Lisle, lorsque j'ai vu l'intéressant travail de M. E. Biré dans la Rwuc du Monde catholique. Le docte critique y relève toute une litanie de ces alexandrins boiteux. (Oct. 1894, p. 30.)

2. Ce mot est de M. J. Rameau. — V. U Enquêle littéraire, p. 280.

LECONÏE DE LISLE. 195

Malgré ses combinaisons savantes de mots sonores, il négligeait le rythme et l'harmonie. L. Veuillot disait du chantre de Kaïn : i II n'a pas le don du rythme, et il ignore que le rythme est aussi une mesure, la mesure exquise de la pensée et du son. »

Boileau veut que le poète évite et fuie « des mauvais sons le concours odieux » ; Leconte de Lisle n'avait cure ni souci de Y Art poétique : et il laisse courir les unes après les autres des syllabes rauques, des consonances qui s'entre-choquent, sans aucun agrément pour l'oreille :

Un rire éblouisja»/ s'envola dans l'azur (•).

Elles rentraient /ramant quelques lambeaux de chair (-').

Il se réchauffe au feu de sa jeune vertu (').

Il s'approche, le chef sacré, l'irréprochable (4).

Que si l'on y regardait d'assez près, combien relèverait-on de taches dans ce style si limé et poli ad unguem ! Prenez la première moitié des strophes de Kaïn ; vous y voyez : des géants « pleins de faim » ; des vieillards qui ont de l'orgueil « plein les narines » ; du sable qui est « plein du cri des chacals » ; un ange « plein des clameurs funèbres » ; le soleil, œil louche (?) et « plein d'horreur » ; une vigueur « en pleine éruption ».,

Dans le poème : Un acte de charité, où le poète exhale ses froides ironies contre les « brutes » du Moyen-Age, je cueille cette strophe :

Les campagnes étant désertes, tout en friche, Il fallait en finir. La Dame résolut

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