I. Mélanges, /oc. cit., p
Etudes et Causerie*. — I.
jOUS n'offrirons point à nos lecteurs une longue étude sur cet homme qui a beaucoup écrit, que l'on a beaucoup lu et loué, qui laisse trente ou quarante volumes, mais pas une œuvre grande. Nous nous bornerons à glaner dans les feuilles parisiennes du soir et du matin quelques souvenirs, le peu qui reste de la vie d'un homme, même célèbre, même riche d'intelligence, d'esprit et de popularité, mais qui ne fut qu'un homme de lettres. De tout cela, nous essaierons de tirer quelque conclusion pour ceux qui savent voir et qui veulent vivre.
Bossuet parle quelque part de cette poignée de vieux clous que l'on arrache en courant d'une muraille qui tombe ; il n'y a pas, dit-il, de quoi en remplir la main ; et Bossuet compare ce qui reste d'une vie humaine à cette pauvre cueillette de clous dans un mur ébranlé. Quelle image ! et combien vraie, si on l'applique à la plupart des hommes de lettres qui ont brillé en ce siècle qui s'éteint ! Alphonse Daudet fut un de ces écrivains heureux ; il eut vingt-cinq ans de vogue ; il jouit de ses succès ; la critique lui fut douce ; malgré la souffrance physique, il eut la joie de travailler et d'être applaudi jusqu'à la dernière heure. De ses contes, romans, comédies et drames, que restera-t-il ? Un petit recueil de pages choisies, — peut-être.
A la nouvelle de son agonie foudroyante, il y eut explosion d'oraisons funèbres et de dithyrambes payés,
, dans les feuilles publiques. Tout juste, alors, on jouissait d'une accalmie politique et l'on se jeta sur ce cadavre, sur cette renommée. Dans un pays en désarroi, où l'on ne se possède plus, on fait un événement du moindre bruit qui bourdonne le long des boulevards. La mort de l'auteur de Tartarin fut égalée à une défaite nationale et qualifiée de « perte irréparable ». Le mot es*t du Soleil, feuille pâle à côté des autres gazettes enflammées, où je vois que la mort de Daudet est « un deuil pour tout le monde et pour les lettres françaises » ; où Zola, le patriote (!), s'écrie : « La Patrie française a perdu une de ses gloires ! » Figaro se pâmait : « Partout, dit-il, où l'on pense, où l'on écrit, où l'on parle, une grande tristesse plane. » Figaro avait, en ce moment-là, quelques soucis et une assez large plaie au flanc ; mais il oubliait ses chagrins domestiques, pour balancer, autour du cercueil de Daudet, quelques phrases de ce style énorme : « Le vide est immense aujourd'hui dans cette maison, où Alphonse Daudet était dieu (!) non seulement par sa légitimité, mais aussi par le souci unique de chacun d'adoucir les souffrances de son mal. »
. Notons que c'est la seule fois que le mot Dieu échappe aux plumes boulevardières, au moment où « la postérité commence pour le Petit Chose devenu le grand Daudet ». Ceci est de M. Claretie, académicien et grave rédacteur du Temps. Citons encore le Temps, dont les colonnes grandiloquentes étalent une prose endolorie, officieuse et instructive :
Alphonse Daudet est mort.
Il semble vraiment que le dessein prémédité d'une puissance méchante s'amuse à rendre notre hiver plus noir, notre siècle
plus sombre, notre pays plus pauvre, en nous ôtant, par une sorte de dépouillement méthodique, tout ce qui était la fleur de notre race, la gaieté de notre sol, la parure et l'orgueil de notre patrie.
Ces threnes, qui pourraient être signés de Pindare, ou de Joseph Prud'homme, ou d'un Tartarin qui aurait le verbe haut et le vin triste, sont de M. Gaston Deschamps. Mais, en vérité, n'est-il pas inquiétant d'entendre dire, en français : Plus de Daudet, plus de France !... On comprendrait, à la rigueur : Plus de Tarascon ! Mais ce n'est point parce qu'un romancier vient de disparaître, que l'année et le siècle ont perdu leur printemps, que la France est défleurie, ruinée, finie. — « A lire les journaux français, écrit Paul de Cassagnac, on dirait vraiment que notre littérature est veuve désormais et condamnée à l'éternelle solitude. » Espérons que le veuvage ne durera point et qu'un jour, le bon sens, « gaieté de notre sol et orgueil de notre patrie, » reprendra chez nous sa place mal occupée. — Et passons.
Alphonse Daudet était né à Nîmes, le 13 mai 1840, d'une famille de petits commerçants, où la foi catholique et les traditions royalistes étaient en grand honneur. Sa mère était une vaillante chrétienne ; et les journaux ont eu soin de signaler ce détail, que le chapelet enlacé aux doigts d'Alphonse Daudet sur son lit de mort était celui de sa mère. Lui-même racontait un jour, en plaisantant avec son ami Goncourt, que, vers l'âge de douze ans, craignant d'être vertement semonce pour une fredaine et sachant le dévouement de sa mère à la sainte Église, il s'imagina de crier très haut : « Le Pape est mort ! » Sa mère fut si impressionnée
de cette nouvelle imprévue, et fausse, qu'elle négligea de fouetter Alphonse, comme il le méritait.
Il y a quelque dix ans, M. de Pontmartin relevait, avec autant de courtoisie que de vivacité, un oubli singulier du jeune Nîmois devenu grand romancier de Paris. A Nîmes, pendant l'enfance de Daudet, tout le monde vénérait un prêtre <L modèle admirable de piété, d'abnégation, de vaillance chrétienne », le P. d'Alzon, fondateur du collège de l'Assomption. Comment se fait-il, demande l'illustre critique, que, dans un de ses derniers romans, Alphonse Daudet donne à 1' « auteur d'un livre obscène le nom de Dalzon, nom qui doit nous être sacré, à nous, compatriotes de ce prêtre, de cet apôtre ? (') » Un enfant de Nîmes, respectueux des gloires de sa ville natale, aurait pu choisir, ou façonner, d'autres syllabes, pour en tirer le nom d'un polisson lettré.
La famille Daudet fut contrainte par la misère d'aller chercher un refuge à Lyon ; et c'est là que le Petit Chose grandit, jusque vers l'âge de quinze à seize ans. A cette date, faute de ressources, il dut accepter une place de pion, au petit collège d'Alais ; où il eut à vivre, dit-il dans une langue qui trahit une médiocre reconnaissance, « entouré de cagots et de cuistres ». Le petit éducateur de la jeunesse méridionale se consolait de cette compagnie des cagots, en écrivant ses premiers vers sur son bureau de maître d'études. Enfin, n'y tenant plus, il s'enfuit de cette geôle, de ce € bagne d'Alais », et prit son vol vers Paris : — « J'avais seize ans, je venais de loin, du fin fond du Languedoc où j'étais pion, pour me donner à la littérature... » Il a