I. Souvenirs d'un vieux critique, Xe série
raconté ce premier voyage de découverte ; ces deux jours passés dans un wagon de troisième classe, par un froid de Sibérie, avec de braves matelots qui, pour le réchauffer, lui tendirent leur gourde de fil-en-quatre. Il n'avait qu'une pièce blanche de quarante sous, mais un million d'espérances. Son frère aîné l'attendait à la gare, avec un commissionnaire pourvu d'une petite charrette à bras. On jeta dans la charrette la valise garnie de clous et rapiécée. Et en route pour le quartier latin, la littérature, la gloire, la fortune (').
Gloire et forture se firent attendre. On vivait d'un article au Figaro, tous les trois mois, payé trois sous la ligne ; puis de quelques autres menus rogatons offerts à des revues. Dans le bagage du voyageur, venu d'Alais pour éclairer la capitale et la conquérir, il y avait naturellement un cahier de vers ; cela s'intitulait Les Amoureuses. On le fit imprimer : quatre semaines après, on comptait huit exemplaires vendus. Aujourd'hui, les choses n'iraient pas aussi vite ; huit exemplaires d'un volume de vers signés d'un jeune provincial, enlevés en un mois : ce serait la Californie ! Il se trouva que l'un des huit acheteurs, un vieillard qui probablement avait envie de rajeunir, voulut connaître l'auteur : il en eut pitié et il en fit son secrétaire, avec quatre-vingts francs d'appointements par mois. C'était un flot du Pactole.
Alphonse s'empressa d'acheter un habit d'occasion pour « aller dans le monde ». Il y alla, même et surtout dans celui des théâtres ; et l'on sait par lui qu'une actrice, voyant ce garçonnet si drôlement empaqueté dans cette défroque, au collet monumental et aux