I. Portraits cf écrivains, p. 2S
de Chambord exilé se montrait, par la grandeur de sa vie et de ses vertus, le seul vrai roi de l'Europe ; où le prince impérial allait combattre et se faire tuer au fond de l'Afrique, pour échapper à l'énervement de l'exil. Le romancier choisissait bien mal son heure et ses sujets de satire.
Alphonse Daudet fut un écrivain d'esprit ; ce ne fut point un caractère. Et, s'il eut jamais des convictions, il n'eut point le courage de laisser voir celles qui s'exposent aux grandes représailles, ou à de petits ennuis. Dans son Immortel, il s'amuse aux dépens d'un pauvre candidat, qui se remue à droite et à gauche pour retirer de la circulation un livre qui compromet son élection au quarantième fauteuil. Or, il paraît que ce fut son cas à lui-même ; sauf qu'il eut à craindre les colères, non de la pacifique légion des Quarante, mais du régiment, toujours grossissant, des 363. Aux débuts de la troisième République, sous le gouvernement des conservateurs, Alphonse Daudet avait écrit les Lettres d'un absent, assaisonnées d'invectives à l'endroit des « dictateurs », qui s'étaient peu couverts de gloire et qui s'étaient livrés à de très malfaisantes besognes. A la tête de la bande marchait le dictateur Gambetta. Daudet avait connu ce tribun, bavard intempérant, ce Nnma Roumestan improvisé homme d'Etat ; et il en traça un portrait pris sur le vif comme, du reste, tous ses portraits : c'était « Gaudissart et Gazonal tout ensemble ; c'est-à-dire ce qu'on peut imaginer de plus provincial, de plus sonore et de plus ennuyeux... » Mais le vent tourna ; les tribuns et les bavards devinrent de puissants dieux ; et Daudet, installé en 1874, comme critique dramatique au Journal Officiel, dont
son frère Ernest était directeur, eut des remords prudents. Non seulement il inséra dans ses Trente ans de Paris une amende honorable à feu Gaudissart-Gambetta, mais, i pendant vingt ans, dit M. Charles Maurras, Daudet travailla à retirer les Lettres d'un absent de la circulation. Un vieux bouquiniste du quai Voltaire achetait pour son compte tous les exemplaires qui passaient dans les ventes ; en sorte que l'exemplaire rarissime se paie jusqu'à deux louis. »
Alphonse Daudet fut un enfant gâté du succès, mais enfant avisé. L'auteur des Lettres de moii moulin avait soin de regarder de quel côté le vent soufflait ;
Il y tournait son aile, et s'endormait content,
sur la foi des zéphyrs qui ne se changeaient point en mistral. Il n'eut que la peine de réussir ; mais ce ne fut pas un héros. Pourtant je ne veux point oublier que, pendant l'Année terrible, il fut soldat et fit son devoir ; et les gazettes se sont égayées de la rencontre du Colonel Claretie avec le Fusilier Daudet, un soir de janvier 1871, aux environs de la Porte de Versailles. Le colonel et le fusilier devaient, heureusement pour eux, briller sur un théâtre plus propice à leurs talents. Mais Jules Claretie eut, en outre, la bonne fortune d'enjamber, sans accident, les remparts de l'Institut et d'y cueillir sans fatigue les palmes vertes. Daudet, lui, ne voulut rien être ; ou mieux, il se crut trop grand pour entrer par la porte ordinaire des Quarante. De 1872 à 1880, il forma, avec Flaubert, Goncourt et Zola, une petite Académie où l'on faisait du bruit... comme quatre. Trois fois par semaine, on dînait ensemble au cabaret et l'on causait. On causait même si haut, et,
selon l'expression choisie de Flaubert, on gueulait si bien, que parfois, vers minuit, les autres clients appelaient au secours, croyant que l'on s'assassinait. C'était la façon des Quatre de traiter les questions d'art.
Flaubert mourut en 1880 ; et, des trois survivants, deux boudèrent bruyamment la grande Académie : l'autre — on sait lequel — déclara à la France et au monde que, puisqu'il y a une Académie française, il doit en être, lui Zola. Daudet, au rebours, fit sonner aux échos de Paris cette protestation, où la mauvaise humeur s'élevait jusqu'à l'éloquence d'un Tartarin mélancolique : « Je ne me suis pas présenté, je ne me présente pas, je ne me présenterai pas à l'Académie. » Pour mieux accentuer son dédain à l'endroit de ses semblables qui ont la petitesse d'aspirer à être immortels comme Corneille, Bossuet et Racine, Daudet fit un livre ; puis, il s'employa de son mieux à l'épanouissement de l'Académie dite des Goncourt, dont le but est de narguer celle de Richelieu, et dont le programme se réduit à l'article premier : Je renonce à l'Académie française. Daudet y gagna plus de soucis que de lauriers ; le petit Institut Goncourt possède, dit-on, quelques fonds ; mais il attend toujours des hommes. Quant au livre, c'est une satire tapageuse ; ou, si l'on préfère, c'est une grosse flèche de bois décochée contre les immortels, mais dont les échardes n'ont guère blessé que l'archer lui-même. L'Académie ne s'en porte pas plus mal ; les vides qui s'y produisent n'en sont pas moins vite comblés : et le nombre n'est pas moins considérable des gens d'esprit qui tournoient au bout du pont des Arts, en proie à lajîèvre verte.
Daudet, en son roman de Y Immortel, est agité de
fureurs bleues. A l'en croire, les Quarante ont tous les défauts et sont les derniers des humains. Ils sont vieux, ils sont laids comme des singes, ils sont gourmands, avares, bêtes, auvergnats (!). Pourris de vices; comme si la goinfrerie, la ladrerie, la laideur et la sottise ne se rencontraient que chez ces pelés, ces galeux qui, après tout, ne sont que Quarante en France. Est-ce vraiment pour ne devenir ni laid, ni imbécile, ni immoral, que Daudet refusa l'épée et les palmes ? N'était-ce pas, tout au contraire, une manière de s'élever un piédestal, aux lieu et place du fauteuil, de se séparer du reste des hommes, en méprisant ses égaux et en se disant : Je les vaux bien, mais je dédaigne ! à l'instar de Rohan qui, jadis, dédaignait d'être prince?... Et s il rien reste qu'un...
Daudet, comme les vrais gens de lettrés, soit de l'Académie, soit d'ailleurs, avait les nerfs irritables ; et M. Doumic semble avoir bien saisi ce côté faible de sa nature :
M. Daudet a une nature de poète. Il en a les enthousiasmes et les abattements, la sensibilité nerveuse et maladive, les caprices, les impertinences qu'on lui pardonne comme à un enfant gâté ; et aussi cette vanité naïve et sans défense qui ne souffre pas l'effleurement même de la plus légère critique (').
Quoi qu'il en soit de ces colères fébriles, enfantines ou... littéraires, Alphonse Daudet, par une coïncidence à laquelle sans doute il songeait peu, est venu mourir tout auprès de ces grands murs de la Cour des Comptes, où, dans un cadre superbe, plein de fleurs et d'oiseaux, il avait logé un des personnages les plus
i. foi traits d'écrivains, p. 260.
crasseux de Y Immortel. Il s'est éteint à quelques pas de ces superbes ruines qui, elles-mêmes, allaient périr, sous la pioche des Vandales.
Il était malade depuis quinze ans. Il souffrait d'un mal cruel que la science connaît et classe sous le nom grec d'ataxie, mais qu'elle ne guérit point. Le jour, il vivait grâce à la morphine ; la nuit, il dormait à force de chloral. Pourtant, Daudet avait été l'ami intime de Charcot, à qui il dédia son roman de Y Évangéliste ; mais en vain Charcot déploya toutes les ressources de la science ; la science, une fois de plus, fit banqueroute.
Paris ne pouvant rien pour le soulager, Daudet eut recours au soleil et aux eaux du Midi. Dans ce pli désolé des Cévennes, qu'on nomme Lamalou, que les Guides et les journaux célèbrent sur le mode triomphal, où jaillissent des sources qui doivent supprimer tous les maux de l'humanité et soulager les gens qui se portent bien, Daudet alla, comme tant d'autres, en quête d'espérance ou d'illusion. Il y médita longuement un livre rempli de révélations poignantes sur ses tortures physiques ; il voulait donner pour titre à cet ouvrage un mot provençal qu'il prononçait avec un accent pénétrant : la Doulou : il y travaillait encore, quand la mort est venue l'interrompre. Par malheur, les aiguillons de la doulou n'éveillaient point en ce cœur meurtri les élans qui ramènent vers le Crucifié divin, seul médecin des âmes. Le romancier, ou comme l'appelle son ami Drumont, le <L grand torturé » ne savait plus lever les yeux vers la croix, rendez-vous des chrétiens qui souffrent en bénissant Dieu.
Ses flatteurs nous révèlent, en des phrases qui se-
Etudes et Causeries. — I. x .
2l6 ÉTUDES ET CAUSERIES LITTÉRAIRES.
raient ridicules si elles avaient une signification, qu'il eut seulement « le culte de la joie, qui est un principe de vie, et cette religion de la souffrance humaine, qui est aussi un remède contre la mort. » Ainsi s'explique M. Gaston Deschamps, chroniqueur et penseur du Temps. Après la mort d'Alphonse Daudet, le félibre Mistral écrivait : « Il resta jeune toute sa vie, comme les dieux » : cela vient des environs de Tarascon et ne tire point à conséquence. Néanmoins, ces façons de dire étonnent, lorsqu'elles tombent d'une plume chrétienne.
Chrétien, hélas ! Daudet ne l'était plus depuis son enfance. Sa famille, nous l'avons rappelé, était catholique ; un de ses frères, qui se préparait au sacerdoce, est mort, dans la fleur de sa jeunesse, de la mort des prédestinés ; un de ses oncles, prêtre digne et instruit, a laissé dans le Languedoc une mémoire vénérée ; aujourd'hui encore, plusieurs de ses parentes prient, dans le cloître, pour ceux qui ont oublié ce consolant devoir. Lorsque, voilà trois ans, au travers des aventures scabreuses de la Petite Paroisse, Daudet s'avisa de mettre des religieuses en scène, il le fit avec respect et mesure. Qui sait? peut-être alors se souvenait-il de ces âmes choisies de Dieu, parmi ses proches, qui s'immolent dans l'ombre et le silence, près de l'autel.
A son arrivée à Paris, en 1858, le Petit Chose ne fuyait point la compagnie des gens de lettres chrétiens. Tous les mercredis, M. Eugène Loudun, futur directeur du Monde catholique, recevait, dans son salon de la Bibliothèque de l'Arsenal, une société d'élite, où figuraient Amédée Gabourd, Achille du Clézieux, Aurélien de Courson, Amédée Pommier... Un soir de
janvier 1858, Claudius Hébrard, l'orateur-poète des œuvres de charité, amena à la réunion de l'Arsenal le petit Daudet qui récita, aux applaudissements de l'assistance, une Orientale sur la prise de Sébastopol. Nous tenons ce détail de l'un des témoins, bien jeune aussi en ce temps-là et qui, sans avoir, Dieu rrierci renoncé aux lettres, est devenu prêtre de l'Oratoire et professeur à l'Institut catholique de Paris, le R. P. Augustin Largent. Le même témoin nous dit encore : € Alphonse avait promis à une parente, sinon de faire ses Pâques, au moins de voir un prêtre. Au cours du Temps Pascal de 1858, je le menai au R. P. Félix. Il n'y eut qu'un entretien ; rien de plus. Alphonse sortit, content du P. Félix, qui l'était moins, j'en suis sûr, mais qui, néanmoins, me remercia chaudement... Dans ls cours de 1859, Alphonse rédigea la chronique parisienne du journal catholique de Bruxelles, Y Universel, que dirigeait Jules Gondon. Il signait : Pierre et Paul. »
Depuis ces temps lointains, Alphonse s'est-il occupé de son âme? On sait que, le dimanche, il s'en allait en pèlerinage au grenier de son camarade Goncourt ; mais c'était là une très petite paroisse, où il n'y avait point de place pour Dieu, ni pour les pensées éternelles. Dans ses œuvres, comme dans sa vie, Daudet fut un païen. Une jolie page de la Dernière bataille nous montre son ami Edouard Drumont essayant, mais inutilement, de relever cette pauvre âme vers le ciel qu'elle ne voyait pas :
Il ne manque à cet esprit si bien organisé que d'avoir le sens complet de cette vie qu'il a interrogée et scrutée avec une si anxieuse, une si ardente passion, que d'arriver à la vérité totale,
2l8 ÉTUDES ET CAUSERIES LITTÉRAIRES.
qui est Dieu ; que de comprendre que nous venons sur la terre pour quelque chose.
Que de fois je l'ai dit à Daudet, devant ces splendides horizons de fins de journée d'été, à l'heure où les astres d'or commencent à scintiller au ciel, tandis que les coteaux prochains entrent peu à peu dans la nuit ! i. Comment pouvez-vous admettre que tout cela ait été créé par hasard, et que nous ayons été mis sur la planète, uniquement pour manger vos melons, ou même pour écrire, vous le Nabab, moi la France juive ? >
Ce fut en païen que Daudet endura ses longues tortures. Ses admirateurs ont chanté, tantôt sa souffrance sereine, tantôt sa mélancolie joyeuse, son héroïque patience et son douloureux sourire. Zola, un peu plus brutal, avoue, lui, que, dans les premiers temps, Daudet fut sur le point de se suicider : « Son esprit, écrit Zola, faillit sombrer dans le désespoir. Il eut la pensée d'en finir violemment, de s'évader dans la mort ; le dévouement admirable de sa femme le sauva. » — Ce fut en païen qu'il assista à la triste agonie d'Edmond de Goncourt, païen comme lui. Il le conte en des lignes sombres et haletantes : <L Ma femme prie et pleure, à genoux, au pied du lit ; moi, qui ne sais pas de prières, j'ai pris sa main entre les miennes... »
Alphonse Daudet eut la regrettable faiblesse de consentir au mariage civil, c'est-à-dire païen, de son fils aîné avec la petite-fille de V. Hugo. S'il n'y poussa pas activement,- il laissa faire : ce qui advint, personne ne l'ignore. La chose eut lieu par-devant le grand pontife de la Religion naturelle. Et les cent voix de la presse frivole proclamèrent que c'était le comble, le triomphe, l'idéal, le « dernier cri » des unions civiles. Il y eut de la musique, l'éloquence de Jules Simon, et des fleurs presque autant qu'à un grand enterrement. Hélas !
quelques-unes des fleurs existent peut-être encore ; mais, à la première secousse, aux premières gelées, la fameuse union civile se disloqua et chacun des conjoints s'en alla de son côté : Sic transit...
Au long des innombrables colonnes de journaux et revues, consacrées à louer Daudet, au lendemain de sa mort, ou, comme ils disent, de son entrée dans l'immortalité, les feuilletonistes n'ont pas même l'air de soupçonner que le pauvre défunt avait une âme baptisée. Je n'ai trouvé ce souci de l'au-delà éternel que dans quelques lignes émues de deux académiciens, François Coppée et Pierre Loti : et j'ai hâte de citer leur témoignage, qui n'a rien de très consolant, sinon pour ceux-là mêmes qui l'ont écrit. Pierre Loti, protestant, mais point à la façon de YÉvangéliste, résume comme il suit ses impressions personnelles sur la religion d'Alphonse Daudet :
Je me souviens de cette phrase de lui, prononcée il y a quelque dix ans, un jour d'angoisse : < Eh ! oui, j'ai connu des minutes où j'ai senti comme un élan pour me jeter à genoux et pour prier, et puis je me suis dit : Non ! oh ! pas ça ! est-ce que ce serait possible ? Et j'ai haussé tristement les épaules. »
Mais, ces derniers temps, aurait-il encore parlé ainsi ? Il me paraît que non. Et j'aurais voulu suivre, imiter l'évolution intime de son âme revenant peu à peu du fond des abîmes froids et noirs, vers des idées d'immortalité, des idées presque chrétiennes de pardon et d'éternel amour ; rien de précis peut-être, mais une foi dans une justice suprême, dans des au-delà resplendissants et tranquilles...
M. Coppée, revenu franchement et hardiment à la foi pratique, écrit d'une main vigoureuse :
Entre les doigts pâles d'Alphonse Daudet, étendu sur sa couche funèbre, il y avait un crucifix et un chapelet. En présence du
redoutable mystère de la mort, c'est l'instinct et c'est la tradition de toutes les familles où palpite encore quelque sentiment religieux, de placer ces objets sacrés sur la dépouille des êtres chéris. Mais dans les œuvres d'Alphonse Daudet, comme dans presque tout ce qu'à produit la seconde moitié de ce siècle, on chercherait vainement, il faut l'avouer, une page où se trahisse le souci de la vie future. Le scepticisme et l'indifférence sont la maladie des esprits contemporains ; et celui qui écrit ces lignes en était atteint hier encore. Aujourd'hui que des souffrances, qu'il ne saurait assez bénir, lui ont rendu la foi et les espérances éternelles, il s'afflige, à la pensée que le glorieux ami dont il pleure la perte ne les ait pas partagées, et il se résigne difficilement à le croire.
Il se souvient alors qu'un jour, dans une réunion de gens de lettres et d'artistes, où l'on agitait les plus graves problèmes de la religion sur le ton de la plus frivole plaisanterie, Alphonse Daudet qui, jusque-là, avait laissé dire, releva brusquement sa fine tête avec un geste d'impatience et s'écria :
« Moi, vous savez, je m'en tiens au manitou de papa et de maman. » Il révélait par cette boutade qu'il n'avait pas oublié les croyances chrétiennes de sa première jeunesse.
En parlant de ses douleurs, il disait : « Je suis justement puni pour avoir trop aimé la vie ; » mais la vie qui s'en va, et qui pour lui était, dans toute la triste réalité, un prolongement de la mort : « La mort est toujours là qui veille, » disait-il encore, quatre jours avant sa fin ; mais il ne songeait qu'à vivre de cette vie, malgré ses souffrances.
En regardant son jardin plein de beaux arbres sans feuilles : « Au printemps s'écriait-il, je vais pouvoir m'en payer, de la verdure ! » De la rue Bellechasse, il était venu s'installer dans un hôtel de la rue de l'Université ; on devait pendre la crémaillère pendant la nuit de Noël ; et il invitait un rédacteur du Figaro à ce réveillon : « Venez, disait-il, venez ; vous me trouverez avec mes deux SapJw, Kéjane et Calvé ;
nous fêterons la Noël ; la maison sera prête. » Les deux Sapho étaient les actrices de sa pièce, dont Vapereau lui-même n'hésite pas à déclarer que c'est, de toutes les œuvres de Daudet, « l'étude de mœurs la plus risquée. »
Quelques heures avant la fin, il corrigeait les épreuves d'un roman nouveau, Soutien de famille ; et il s'occupait d'une nouvelle comédie à tirer de sa Petite Paroisse. Son frère Ernest raconte en ces quelques lignes le terrible dénouement :
Alphonse Daudet s'était mis à table, comme à l'ordinaire, avec les siens ; brusquement, il poussa un cri étouffé, se renversa sur sa chaise, dans un mouvement instantané, portant sa main à la poitrine, et sa tête retomba. Mmo Daudet se jeta vers lui, le soutint sur sa chaise et releva son front. Il était mort.
Un domestique courut au presbytère de Sainte- Clotilde ; mais, quand M. le curé arriva, tout était fini depuis longtemps ; et les mots « muni des sacrements de l'Église » qui figurent sur la lettre de deuil, ne sont là que pour consoler les vivants, comme le crucifix et le chapelet aux doigts du défunt ; comme ces fleurs, violettes, œillets, roses, tout le printemps au 20 décembre ; comme ces palmes, feuilles ,de laurier et d'olivier, gerbes et guirlandes entassées autour du cadavre. Le lendemain, les journaux mondains entonnaient la même et inconsciente litanie : « L'heureuse mort ! » « Il a eu la mort clémente ; » « la mort lui a été douce ! » le Figaro en était tout réjoui ; et le juif Catulle Mendès, avec l'académicien Jules Claretie, proclamaient que s'en aller de la sorte, sans agonie, c'est la suprême joie de la mort. « Il est mort heureux,
du moins subitement, » dit M. Claretie ; mais, en certains recoins de l'Académie, tout comme à la synagogue et dans les officines du boulevard, on ignore les angoisses maternelles de l'Église, suppliant Dieu d'écarter de nous l'épouvantable épreuve de la mort subite et non préparée : A subitanea et improvisa morte, libéra nos, Domine !
Avec le même entrain, les mêmes feuilles vantaient la belle ordonnance des funérailles, l'abondance des fleurs naturelles, l'affluence des personnages de la littérature, de l'Institut, des théâtres, du gouvernement. Tout avait été réussi : et les morceaux de musique exécutés à l'église étaient d'un goût exquis. De fait, à Sainte-Clotilde, en guise de prélude au De Prof midis et d'intermède au Dies irœ, l'orgue et le violon avaient joué des motifs et un adagio de X Artésienne, opéra d'Alphonse Daudet. Et n'était-ce pas là une inspiration de génie ? Au risque d'être qualifié de barbare, nous estimons, nous, que ces airs d'opéra, retentissant en face d'un cadavre et répondant au lugubre Tuba mirum, à l'effrayant Quid sum miser tune dicturus ? sont d'un effet trop saisissant, en vérité, pour qui sait entendre. Nos aïeux croyants représentaient, dans leurs Danses des morts, les individus de toutes les classes humaines, secoués tout à coup par la mort, avec les marques pompeuses de leur puissance ou de leur folie. Ces airs d'opéra, éclatant au milieu des prières qui rappellent la justice de DIEU, n'ont-ils pas aussi quelque chose de macabre ? Quelle antithèse et quelle leçon ! Qui habet aures audiendi audiat.
Une heure plus tard, au cimetière, une autre voix, tapageuse et creuse comme des cymbales, morne
comme le néant, éclatait au bord de la fosse où l'on descendait le corps du pauvre artiste. Pour employer le style du Temps, Emile Zola versait sur la tombe d'Alphonse Daudet « l'adieu d'une âme endolorie. » Le lamentable auteur de la Bête Juunaine félicitait l'auteur de Sapho d'avoir chanté l'amour en des accents qui dureront « aussi longtemps que le Cantique des cantiques et que Manon Lescaut ! »
Selon l'orateur Zola, Daudet a « brûlé comme un phare... il a été ce qu'il y a de plus rare, de plus charmant, de plus immortel dans une littérature, une toute-puissance littéraire. » — Une toute-puissance, c'est quelque chose, mais pour Zola, c'est peu. Il va plus outre. Dans ce siècle énorme, on a vu, dit-il, accomplir « le labeur le plus colossal que jamais siècle ait accompli ; » et ce labeur a été celui de quatre géants : Flaubert, Goncourt, Daudet et... Zola ; « des géants, de bons géants, ouvriers de vérité et de beauté !... Nous étions quatre frères, trois sont partis déjà et je reste seul. »
Plus rien qu'un géant ; et ce géant, c'est moi ; moi, dis-je, et c'est assez ! — ou même trop. Pauvre siècle ! Pauvres géants ! Pauvre homme !
Vers le temps où ces choses se disaient au Père- Lachaise, on découvrait au milieu de rires et de grosses plaisanteries, dans les souterrains du Panthéon, les quelques ossements qui restent des deux grands scélérats de lettres (deux géants) qui pourrissent là, depuis cent ans, — des deux ancêtres de tous les honteux ouvriers de la littérature qui achèvent de gangrener la société et de l'abêtir. Dors-tu content, Voltaire ?
Quelle a été l'œuvre d'Alphonse Daudet ? Rappelons, en essayant de les grouper, ses principales publications :
i° Des mémoires personnels, mais arrangés et à demi fantaisistes : Le Petit Chose, les Lettres à un absent, Trente ans de Paris...
2° Des contes, nouvelles et romans : Lettres de mon moulin, Contes du hindi, Rose et Ninette, Fromont jeune et Risler aîné, Jack, Sapho, la Petite Paroisse...
3° Des caricatures provençales : Tartarin de Tarascon, Port-Tarascon, Tartarin sur les Alpes.
4° Des satires politiques, religieuses, littéraires : Le Nabab, Les rois en exil, Numa Roumestan, VÉvangéliste, r Immortel...
5° Des pièces de théâtre : La dernière idole, FArlésienne... et des drames, ou comédies tirées des romans ; œuvres en général assez faibles, et n'ayant joui que d'un succès d'estime.
6° Des poésies, les Amoureuses, où, parmi des broussailles de jeunesse, et à côté des Prunes fameuses, il se rencontre de gracieux poèmes, Une larme de sainte femme, le Sommeil de T Enfant Jésus, A des nouveaunés, ces nouveau-nés si beaux, si aimés, si vivants, mais qui ont « des ailes ! »
Les contes et romans d'Alphonse Daudet ont eu un grand succès de vente ; Daudet gagnait, au témoignage de Goncourt, cent vingt mille francs par an ; ceux qui sont au courant de ce genre de commerce, nous affirment qu'il se vend autant de Daudet que de Zola ; encore que les denrées de l'un exhalent une
odeur incomparablement plus forte que les produits de l'autre ; l'un étant selon une image du Temps « le bœuf qui laboure, l'autre l'oiseau qui chante. »
Si, lorsqu'on parle de Zola, l'idée et l'image d'un bœuf au labour s'offrent aisément, l'idée et l'image d'un oiseau qui chante sont plus vraies encore, quand il s'agit d'Alphonse Daudet. L'image aussi de la cigale. Il y a vingt-cinq ou trente ans, un artiste crayonna le portrait du jeune conteur à cheval sur une cigale ou une sauterelle. L'artiste avait trouvé juste ;• plus juste qu'un critique, je ne sais plus lequel, définissant Daudet un « réaliste ailé »; réaliste, oui ; ailé, soit, mais avec des ailes courtes qui ne portent ni très haut ni très loin ; ailes, non d'oiseau à vaste envergure, qui monte et plane ; mais ailes légères de cigales qui bondissent ou de libellules qui flottent.
A propos d'Alphonse Daudet, il n'y a pas un lettré qui ne rappelle les cigales du Midi ; ou encore, la lumière du Midi, le soleil du Midi, les rosées du Midi, les senteurs du Midi ; les horizons, les souffles, les teintes et nuances du Midi, la langue colorée du Midi, la Camargue, la Crau, les mas, les cousons, toute la lyre méridionale. Lui-même usait du Midi, comme l'hote de Despréaux usait de la muscade; Midi par-ci, Midi par-là, Midi de Tartarin, Midi de Roumestan, Midi de Tarascon, d'Avignon ou de « Cucugnan » ; Midi gai, Midi drôle, Midi solennel et... Midi roi des étés : quoique les Lettres de mon moulin, de ce moulin à vent du Midi, n'aient pas été écrites en Provence, sous l'immobile azur des Saintes-Mariés, devant un rideau grêle et pâle d'oliviers ou un tapis de câpriers, à l'aigre cri des cigales, mais tout bonnement sur les hauteurs bour-
geoises de Clamart. i Ces petits chefs-d'œuvre de fantaisie, d'humour et de grâce, nous dit M. Coppée, le conteur les avait conçus dans sa chère Provence sans doute, mais il les écrivait,' à Clamart, dans une chaumière... », qui n'avait point d'ailes.
C'est dans ces fantaisies, écrites à Clamart, qu'Alphonse Daudet a donné sa vraie mesure, avec le meilleur de son talent de prime saut. Il était fait pour conter de menues histoires et pour peindre des miniatures. S'il s'était borné là, il y aurait excellé, en côtoyant presque toujours les frontières de l'exquis. La Dernière classe des écoliers d'Alsace, les Émotions d'un perdreau rouge, le Sous-Préfet aux champs, les chapitres de la messe du Saint-Esprit dans le Petit Chose et de la chasse aux casquettes dans Tar tarin /. même YElixir du Père Gaucher, la Mide du Pape, le sermon du Cîirê de Cucugnan ;... et combien d'autres récits alertes, ou émus ; voilà l'œuvre naturelle de Daudet. 11 était fait pour dire ces petites choses vives, plaisantes ou pleines de larmes, comme les tziganes pour jouer leurs petits airs saccadés et qui secouent les nerfs. Précisément, M. Jules Lemaître l'a nommé «ce tzigane»; et luimême, dans un moment d'abandon, disait à un critique : « Eh oui ! je suis un tzigane. Il y a longtemps que je le sais, que je l'ai dit tout bas à mes pauvres nerfs endiablés ('). »
En abordant les longues tâches du romancier, Daudet demeure un tzigane conteur et peintre : c'est l'artiste du détail, raffiné, fébrile, impressionnable à tout bruit et toute couleur. Il composait par impressions. Des impressions lui venaient de droite et de
i. Revue blette, 25 décembre 1897.
gauche ; il les notait au fur et à mesure ; il jetait sur les petites pages d'un carnet un mot, une phrase, une image fugitive ; quand le carnet était rempli, le livre était fait : il n'y avait plus à y mettre que le fil à relier les idées.
De là, cette absence de profondeur, et cette psychologie à fleur de peau. Daudet multiplie les tableaux» mais dans de petits cadres. Observateur minutieux et myope, il voit le petit côté des choses et des hommes ; il les saisit, il les rend, il les colore, il les anime. Il dessine admirablement les cheveux, les ongles, les verrues ; il réussit la caricature. Il photographie des instantanés, sur lesquels il jette des teintes vivantes, mouvantes ou précises ; mais rien du grand art aux larges envolées ; rien du géant, quoi que dise le géant Zola : quelque chose de Meissonnier, rien de Raphaël. Il a, comme dit M. Charles Maurras, « introduit dans le roman le reportage, le papotage, la petite documentation scandaleuse et scabreuse. » Cela miroite, cela tourbillonne, cela vibre, cela vit ; mais en surface ; à ce point de vue, c'est bien l'image de ce qu'on nomme le monde.
Quant à trouver là une philosophie, ce serait apercevoir ce qui n'est pas. Qualifier Daudet de penseur, ce serait abuser des grands mots : « Il faut, écrit M. Emile Faguet, il faut n'avoir pas la moindre idée du sens des mots, pour appeler Alphonse Daudet un penseur, commeje vois, ce matin, que quelqu'un ne manque pas de l'appeler ; Alphonse Daudet ne fut pas un penseur. » Daudet n'inventait même pas ses personnages ; il les avait rencontrés, au soleil de Provence, sous les brumes de Paris, dans tous les mondes qui sont à la portée de
tout le monde. Zola, qui est aussi un photographe de détails, des gros et répugnants détails, mais qui pose pour le penseur et l'homme qui va au fond des choses, pour le créateur, s'exprime ainsi en parlant de la manière de son léger rival : « La plupart de ses personnages ont vécu, et l'exactitude de ses silhouettes est telle, que les modèles s'y reconnaissent aisément. » Et Zola de conclure, avec une moue et un geste qu'on devine : « Je n'ai pas à juger cette méthode. » — Petit géant !
Cette méthode est aisée : avec moins d'esprit, de finesse et d'art, elle serait banale. D'où il est arrivé que des critiques, et non des moindres, ont refusé à Daudet romancier l'originalité, la personnalité hardie et neuve. M. de Pontmartin, un méridional pourtant, un voisin très proche de Tarascon, confesse que son compatriote Daudet ne fut point € original » ; ce fut seulement un «talent délicat, fin ou plutôt raffiné, plein de curieuses recherches et d'heureuses trouvailles, comparables à ces cuisines savantes et de haut goût, qui font les délices des gourmands et le péril des estomacs faibles ( ) ».
Ce manque d'originalité, n'est-ce pas cela même que M. Jules Lemaître donne à entendre, quand il définit Alphonse Daudet, un « Latin harmonieux et équilibré » ? Qu'est-ce à dire, sinon qu'il ressemble â un tout autre Latin ? Or le génie original, même latin, même équilibré, dépasse toujours la mesure ou la moyenne.
Certes, Alphonse Daudet a du talent, du meilleur, et beaucoup. Mais ce ne fut point un talent à part. Il a suivi de jolis chemins ; il n'a pas frayé une voie. Il est