M. E. Dupuy, p
mants, des strophes exquises de V. Hugo en l'honneur des enfants ; il y a des tableaux gracieux et achevés ; mais je prétends que, dans leur ensemble, les poèmes enfantins de V. Hugo ne sont point d'idéal du genre, que la moitié au moins en est risiblement niaise, moralement déplorable. M. E. Dupuy, en face du volume : V Art d'être grand père, s'exclame : « Comment méconnaître la grandeur morale du fond? » (P. 291.) Malgré l'exclamation de M. E. Dupuy, je méconnais, à bon escient, et la grandeur, et la moralité, et un peu le € fond » de ce livre ; mais je dois d'abord une réponse à P. de Saint- Victor.
Selon le luxuriant et fulgurant critique, V. Hugo aurait découvert la poésie de l'enfance, comme feu Alex. Dumas découvrit la Méditerranée. Eh quoi ! avant 1820 ou 1830, personne, depuis six mille ans, ne s'était avisé d'un sentiment, ni d'une expression poétique, littéraire, artistique, à l'endroit des nouveaunés, de ces fleurs vivantes du foyer! C'est vraiment V. Hugo « qui a recueilli, le premier, cet abandonné de la muse ! » (P. 292.) P. de Saint-Victor fait bon marché du petit Astyanax qui, chez Homère, sourit et tremble aux bras de sa nourrice à la belle ceinture ; meilleur marché peut-être de l'enfant mis en scène par Racine, de ce « Joas, l'enfant de chœur prodige qui récite à Athalie sa leçon de catéchisme serinée dans la sacristie. » Quel dédain !... Racine, un serineur ! Estce que Virgile n'a pas écrit la quatrième églogue, Incipe, parve puer... et le reste ? N'a-t-il pas arrangé dans les pâles ulves de son fleuve infernal une place choisie pour les petits, moissonnés entre un soir et un matin ? n'a-t-il pas semé à pleines mains les fleurs
routes et les lis sur la tombe de Marcellus ?... Et Catulle, n'avait-il pas, avant Virgile, chanté « le petit Torquatus, étendant ses petites mains et ébauchant des sourires semi Jiiante labello ? » Horace n'a-t-il pas esquissé un portrait ressemblant de l'enfançon ; portrait reproduit et surpassé en ce vers de notre vieux Régnier :
Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d'aise(1) ?
Je donnerais une longue pièce de Y Art d' être grandpère pour chaque verbe de cet alexandrin.
Sans doute notre poésie sèche et janséniste du dixseptième siècle et la versification platement sensuelle du dix-huitième, ont assez ignoré la poésie de l'enfance. Boileau a rayé l'enfant de la liste des âges humains ; La Fontaine n'a vu que les espiègleries de « cet âge sans pitié » ; La Bruyère en a surtout vu les vices, lui qui a si finement saisi et rendu la psychologie de ces aimables scélérats qui « sont déjà des hommes (2). » Toutefois, même au dix-septième siècle, l'enfant sourit à travers les poèmes de Saint-Amant, dans le berceau de son Moïse sur le Nil, et dans ces jolies strophes de la Généreuse, où un enfant mort vient du ciel consoler sa mère. — Et sans aller chercher si loin, à l'heure où V. Hugo comptait juste un printemps, le livre de Clotilde de Surville (ou de Vanderbourg), publié en 1803, ne contenait-il pas des pages fraîches et douces à l'adresse de 1' « enfantelet »? — La poésie étrangère, celle d'outre-Manche en particulier, n'avait-elle pas « recueilli l'abandonné de la muse » janséniste de France ?