M. Paul Albert
Études et Causeries. — I. 6
émettre un pareil avis touchant les idées de Hugo ; lesquelles sont le plus parfait chaos, le plus aventureux pêle-mêle, la plus assourdissante phraséologie, avec ses tonnerres de mots creux, ses volcans d'outre-cuidance ses cataractes de blasphèmes. Partout, selon une expression de YAne, « la grenouille idée enfle le livre bœuf» (p. 50); et cette image de l'enflure me remet en mémoire une critique du vieux Ronsard contre certains de ses contemporains ; elle s'applique admirablement à la philosophie versifiée par Hugo : « Ils pensent n'avoir rien fait d'excellent, s'il n'est extravagant, crevé et bouffi, plein de songes monstrueux et paroles piaffées, qui ressemble plustost à un jargon de Gueux ou de Bohémiens, qu'aux paroles d'un citoyen honneste et bien appris. Si tu veux démembrer leurs carmes (carmina), tu n'en feras sortir que du vent, non plus que d'une vessie de pourceau pleine de pois, que les petits enfants crèvent, pour leur servir de jouet ('). » Dans l'oraison funèbre qu'il prononça, le jour des funérailles de V. Hugo, M. Leconte de Lisle appelait V. Hugo « l'éternelle lumière qui nous guidera éternellement vers l'éternelle beauté » ; comme correctif à cette intempérance d'enthousiasme, je n'ajouterai qu'une parole de Celui qui est la lumière éternelle, l'éternelle beauté et l'éternelle justice : Quand un aveugle se fait le guide d'un autre aveugle, tous deux tombent dans le gouffre (Matth. XV, 14) ; le gouffre de Hugo est le grand tout, ou quelque chose d'approchant ; le gouffre de M. Leconte de Lisle est le grand rien ; ce sont deux gouffres peu redoutables. Mais il y en a un autre.