‹ Etudes et causeries littérairesChapitre 71 sur 140 · I. Excuse à Ariste · texte numérisé non relu

I. Excuse à Ariste

le nombre des vers qui fait le piédestal des beaux esprits ; Chapelain guindé sur ses deux tomes épiques est un nain ; Boyer, qui, selon Racine, rima cinq cent mille vers, est enterré dans l'oubli le plus profond ; et l'honnête Magnon qui disait modestement : « Je n'ai plus que cent mille vers à faire, » n'arrive à la postérité qu'enveloppé dans un pli de X Art poétique. Je ne compare point V. Hugo à ces momies: laissons-les dormir et cherchons mieux.

M. E. Montégut souligne ainsi le poème oV Aymerillot: « Il est fait pour grandir le cœur. » (P. 40.) Si l'en pouvait souligner de la' sorte toutes les épopées, odes, satires et tragi-comédies de Hugo ; soyons justes, et disons la plupart, ou un bon nombre, Hugo ne serait pas loin d'être « le plus grand » ; et M. Vacquerie aurait le droit de prendre les tours de Notre-Dame pour en faire l'initiale de Hugo :

Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom !

Mais d'abord, pour grandirlo. cœur il faut l'émouvoir, et pour l'émouvoir il faudrait lui parler. Or tout le bruit que fait Hugo s'adresse directement à l'imagination et aux nerfs ; rien d'intime ; presque rien qui fas§e sourdre une larme ; si le cœur s'aventure à battre un peu plus vite, c'est effet de heurt et de contre-coup. Cette absence d'émotion plaît à M. Leconte de Lisle, et il la préconise, par une raison toute personnelle ; l'auteur des Poèmes barbares ne tient pas compte de l'o'gane vulgaire qui s'agite dans les poitrines humaines. Il ne fera point école, tout le temps qu'il y aura des hommes ; et Hugo lui-même, dans un moment de bon sens ou de bonne humeur, avait jugé ce contre-sens littéraire sans

songer qu'il condamnait sa propre façon d'agir : « La poésie, ce n'est presque que sentiment ('). »

Quoi qu'il en soit, V. Hugo ne grandit pas plus qu'il n'émeut. Et pourtant c'est bien par la puissance de soulever les âmes, de hausser les cœurs, que s'affirme la supériorité, la domination du génie. Rappelez-vous la formule de La Bruyère touchant les livres faits « de main d'ouvrier. » Bouchardon, après une lecture d'Homère, croyait que sa taille y avait gagné un ou deux pieds de haut : et n'est-il pas de toute évidence que le plus grand des écrivains sera l'homme qui ajoutera le plus à la taille des âmes ? Or je nie que, pour l'ordinaire, Hugo ait de quoi produire ce sursum. Il saisit ; parlons mieux, il empoigne, il secoue, il écrase, il éblouit, il étourdit ; ou encore, il ennuie. Je mets au défi le plus déterminé hugolâtre de lire sans broncher ou sans bâiller les 70 stances des Mages, ou les 160 strophes de Magnitudo parvi, ou seulement les ico sizains de X Epopée du Ver. Si jamais de notre chaos littéraire Dieu fait sortir une génération raisonnable, les futurs Boileau et Racine imposeront aux délinquants du bien dire la lecture de ces choses sans fin et sans frein, comme cela se pratiquait jadis pour la Pucelle.

Hugo produit admirablement l'énorme qui stupéfie, ou le bizarre et le hardi qui étonnent ; il ne sait ou il ne daigne créer le beau, qui est le grand proportionné, qui repose, qui pénètre, et qui exalte les « courages émus. » Le difforme, l'extra-naturel, voilà son élément ; il le conçoit et il l'exprime quasi sans effort. Il a écrit Notre-Dame de Paris, livre fulgurant, thèse

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